Donald Ray Pollock, écrivain de l'année

06/03/2012 - 06h06
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Donald Ray Pollock - Devil All Time (audiobook)

 

 

 

une charogne, près du tronc de prières, de Willard

 

Je n'ai même pas terminé encore Le Diable, tout le temps de l'écrivain américain Donald Ray Pollock, et je sais déjà que ce livre sera vraisemblablement l'un de mes livres préférés de l'année, voire de la décennie. Pour le moment, le choc est aussi intense que lorsque j'avais découvert, après tout le monde, le . Le livre a été salué ensuite, mais sans doute pas à sa juste valeur. Donald Ray Pollock est un écrivain immense, peut-être LE plus grand en activité actuellement dans son pays et ce n'est pas une figure de style journalistique. Je mesure l'énormité de l'affirmation : devant Pynchon, Don De Lillo, Mc Carthy, qui vous voulez, Vollmann, etc. Ce gars là, dont cette vidéo pourrie en lecture, 1mn31 secondes, cadrage foireux, est la seule qui traîne officiellement sur le net, mériterait qu'on lui bâtisse une statue et qu'on l'interviewe avec des moyens hollywoodiens. Le Diable, tout le temps est un chef d'oeuvre romanesque, un livre coup de poing, aussi fort que la collection de nouvelles qui l'a précédé. Pollock n'a rien publié pendant les 50 premières années de sa vie (ou alors on n'a rien vu). Ce gars là a été ouvrier pendant plus de 30 ans dans une usine de pâtes à papier avant de devenir officiellement écrivain. C'est dire si son coup a été mûri. Alors qu'il avait quitté l'Ohio, il y revient sans relâche dans ses écrits, explorant de long en large le territoire de Knockemstiff et des alentours, sorte de triangle d'or ou des Bermudes de l'esprit redneck américain. Knockenstiff est le trou du trou, l'endroit où tout se passe entre foi débile et outrancière et hyperviolence. Dans le Diable, tout le temps, Pollock fait passer Palahniuk pour un écrivain d'opérette. Son roman invente une galerie de personnages qui vont se croiser dans un mouchoir de poche et qui sont reliés les uns aux autres par des connexions biographiques (le shérif est le frère de Sandy, la serveuse pute auto-stoppeuse, par exemple, la fille du prédicateur dingos est élevée avec le fils orphelin de Willard, le magnifique ancien combattant devenu fou de dieu). On peut dire deux mots de plus pour la forme et évoquer cette Amérique des freaks et des monstres sanguinaires que Pollock semble créer et dévoiler pour nous, mais cela ne dire pas la force de sa prose, sa manière de tenir le récit et de sauter d'un chapitre à l'autre. Il y a donc Willard, l'ancien combattant qui tente de sauver sa femme du cancer et prie dans les bois en sacrifiant ce qu'il trouve à un Dieu jupitérien. Il y a Théodor et Roy, des branques qui font les foires avec un numéro de prophète évangélique (avec des araignées et des insectes) en campagne. Théodor est en fauteuil et suce des bites à l'apéritif. Roy a une crise de foi. Il y a aussi et surtout Sandy et Carl, le couple de tueurs nés, qui butent des autostoppeurs pour que Carl puisse s'exciter en les prenant en photo. Dit ainsi, cela fait peur ou alors ramassis de situations scabreuses, l'outrance gratuite et les effets de manche à la Palahniuk justement mais Pollock est aux manettes et l'on respire CHACUN des personnages comme si on était allé à l'école avec. Le Diable tout le temps est fascinant de noirceur, hypnotique, panthéiste, mais présente des personnages humbles et foncièrement humains. Il n'en dit pas tant que ça sur l'Amérique, ce n'est pas le sujet sauf s'il s'agit de montrer une Amérique à la Delivrance. Il en dit plus sur l'homme, sur l'horreur, sur la perversion que la civilisation (religion, fric, télé, sexe) a amené en lui.

 

 

 

En peinture, Pollock (ah,ah) serait proche de Bosch pour ses scènes américaines et aussi de Norman Rockwell pour ses peintures réalistes et glaçantes. On pourrait trouver une petite fraternité avec Brian Evenson, si celui-ci ne s'était mis à faire autre chose. D'aucuns ont dit que ce roman était gore mais ils se sont fourrés le doigt dans l'oeil. Le Diable, tout le temps est un roman juste génial, d'une puissance phénoménale et dont chaque mot, chaque phrase (oh, la belle tarte à la crème) vous secoue et vous perturbe. Si on fait le voyage si souvent en lecture, c'est EXACTEMENT pour cette sensation là : se retrouver au coeur du livre, au coeur du cauchemar, de l'intrigue et de la création. Avec Pollock, on peut toucher les phrases du doigt et se piquer avec elles comme sur des épines de rose. La sensation est aussi grisante qu'affreuse. On sent chez lui la force inimaginable de la fiction, le souffle (fétide, le plus souvent) de ce qui sort du cerveau humain. Il ne sera plus utile dès lors de vivre, d'aimer ses enfants, d'aller travailler. On restera là, dans le canapé, jusqu'à faire 150 kilos, à penser à tout ce qu'on pourrait faire pour être un type bien pire que celui qu'on est devenu. L'avenir du lecteur est là : devenir un camé, un spectateur ultime, absorbé par les personnages et ses propres fantasmes de pourriture. Nous habitons tous Knockemstiff, Ohio. Nous sommes médiocres et criminels, hommes de peu de foi. Nous commandons des beignets, des trucs dégueulasses et nous ramassons une partie du fardeau, une partie des horreurs pour ranger à l'arrière de notre pick-up et foncer dans le ravin.Il me reste 157 pages, je ne vais pas me presser d'aller pêcher la métamorphose qui m'attend au bout. Chaque livre rend différent. Celui-ci plus que les autres vous transforme et change, à sa manière, votre vision du monde. C'est bien en un sens, mais cela fout les jetons. A notre âge, on aurait aimé de plus être emmerdé.     

 

 

Le livre de l'année 2012, sûrement

Donald Ray Pollock reading 2011

Par Benjamin Berton
COMMENTAIRES
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J'ai juste adoré ce livre , malgré toute sa noirceur, il y a une beauté , une vérité qui nous touche et nous absorbe...un travail d'écriture hypnotisant...
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Anonyme | le 26/12/2012 à 16h53 | Signaler un abus
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Pas encore publi
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Anonyme | le 11/03/2012 à 14h42 | Signaler un abus
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Quelle chronique !! On va le regretter ce blog hein ? ;)
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Anonyme | le 11/03/2012 à 14h42 | Signaler un abus
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