Virginie Despentes est souvent identifiée comme l'une (ou l'un) des écrivains français les plus trash qu'il nous soit possible de lire et qui bénéficie, bon an mal an, d'une renommée nationale. Si son aura a beaucoup pâli ces dernières années, son succès populaire reste important et les critiques s'accordent pour saluer (c'est toujours mauvais signe) la validité de ses intuitions, l'originalité de son univers, lire... "c'est une freaks qui fait peur, on n'aime pas trop ce qu'elle fait, on ne le comprend pas, mais c'est pour cela que c'est bien." Sorti en 1995, au sein d'un recueil de onze nouvelle paru sous le titre , le texte qui a servi de support à cette adaptation filmée est sans doute ce que Despentes a écrit de plus percutant, d'affreux et de terriblement réaliste. Despentes n'est pas contrairement à ce qu'on pourrait penser une sorte de chuck palahniuk hexagonal. Elle choque rarement pour choquer et semble habitée en permanence par le sens de sa propre lutte. Dans "A terme", Despentes expose clairement sa philosophie des personnages : tout le monde est plombé par le destin, tout le monde est plombé par ses déterminismes sociaux. Une mère accouche seule et entreprend de torturer son nouveau-né. Il ne s'agit pas de méchanceté gratuite mais d'une forme (assez peu) subtile et ultraviolente de report du désamour ou de la privation de tendresse qu'elle a elle-même reçu sur l'être qui naît. Il y a toujours chez Despentes (peut-être un peu moins avec le temps) une rage désespérée qui donne à son oeuvre une force de percussion et un impact étonnants. Les héros doivent faire face à un double fardeau dont le dégagement est généralement impossible : celui d'être des femmes, dominées, malmenées et réduites la plupart du temps au statut de pots à jouir, celui d'être pauvres, qui plus que tout, les rend incapables de s'échapper de la mouize. Despentes est aussi scandaleuse que l'était emile zola en son temps. Elle est scandaleuse d'avoir toujours la plume ancrée dans le réel, un réel poisseux, surréel et surgras, à la limite du fantastique tant il sent la théorie qu'on a placée, au chausse-pied (mais totalement intuitivement), dans un cadre narratif. Son style (qu'on aime ou qu'on aime pas, disent ceux qui ne savent pas trop quoi en penser) n'est rien comparé à ce qu'elle exprime. On peut considérer qu'elle écrit mal, qu'elle écrit vulgaire, qu'elle manque de contenance, mais ce n'est pas l'essentiel. Despentes est l'exemple même d'une écriture qui se laisse déborder par sa propre énergie, qui est fondée par sa propre capacité à se déborder elle-même. L'écriture chez elle n'est que le vecteur maladroit d'un récit (ses livres les plus travaillés sont des échecs littéraires qui font toc), qu'on imagine aussi bien porté par l'oral (le conte) que par l'image (le cinéma). Est-ce à dire que Despentes n'est pas un écrivain ? C'est à peu près le contraire qu'il faut entendre. Despentes est, à sa façon maladroite et imparfaite, une figure possible de l'écrivain de demain, un écrivain pour lequel l'usage de la langue ne serait plus qu'un accessoire, un truchement, un canal aussi étroit qu'une connexion 256kb, pour se connecter au torrent des histoires, au torrent du réel. Si nous nous branchions directement sur le flux, il est probable que nous ne résisterions pas à sa puissance. Despentes est là pour en donner une représentation, une interface médiocre qui nous donne une idée de ce que serait un roman téléchargé depuis l'endroit où il est pensé : la boîte noire du cerveau tordu, pervers et lugubre de n'importe quel écrivain. C'est pour cette raison que Despentes dépassera toujours des types comme yann moix qui joue au scandaleux pour la galerie, la chochotte mazarine pingeot et ses Oui-Oui fout le bébé au frigo pour la télé ou même vincent ravalec et ses histoires vieille France à la jacques audiard. Despentes est branchée à la source comme maurice dantec l'est dans son genre. C'est là qu'on trouve la meilleure poudre, la plus forte et celle dont il ne faut pas abuser.