Pas moyen de se débarrasser de cet Hérisson qui, depuis plus d'un an (et pour combien de temps encore), empoisonne la vie des lecteurs français et truste le haut des charts et des chariots de la lectrice moderne, urbaine, campagnarde et par définition sexy qui nous intéresse. Pourquoi la France est-elle tombée amoureuse d'une concierge qui n'est même pas Ch'ti ? de Muriel Barbéry est un phénomène qui à lui seul suffirait à questionner l'existence même de la littérature. Shakespeare, Joyce, Burroughs ou Stendhal n'auraient-ils servi après tout qu'à annoncer ce raz-de-marée-là ? Peut-on écrire après Auschwitz, se demandait-on hier ? Que pourra-t-on écrire après Marc Lévy et Muriel Barbéry ? La comparaison est idiote, de très mauvais goût, ok, mais il ne faut pas sous-estimer l'importance de cet animal sur la société et son devenir. La France est-elle le produit du Hérisson ou le Hérisson le produit d'une France qui aime s'imaginer comme un modèle de tolérance et d'humanisme ? La solitude de la concierge a-t-elle une portée universelle ? Chacun est-il le concierge de quelqu'un d'autre ? Il est probable que le Hérisson laissera des traces plus profondes que les personnages de Dany Boon sur le pays réel. Sa gentillesse peut-elle avoir un impact social ? Pourquoi personne n'essaie de récupérer son pouvoir fédérateur ? Pourquoi Nicolas Sarkozy n'invite-t-il pas l'auteur et quelques-unes de ses victimes à partager une tasse de thé au Palais ? La critique s'interroge mais le monde vit son trip hérissonnier en silence, bientôt the Hedgehog Style en anglais, le film, le jeu vidéo. D'aucuns se demandent si l'affaire aurait pu fonctionner avec le panache de la belette, la classe du fenneck, ou la frime du rat musqué. Pas sûr. Le hérisson est une créature familière, à la fois attachante et sournoise, sympathique et inoffensive. Qui n'a pas écrabouillé un jour l'un de ces animaux avec son automobile ? Qui n'a fait semblant d'être triste en sentant sous le pneu le petit sursaut de sa 206 ? Aimer les hérissons, c'est aimer notre droit de les défoncer par inadvertance. Avec juste ce qu'il faut de culpabilité sincère pour rester humain. Il y a autour de la créature une odeur d'étrange et de surnaturel, comme si le hérisson cachait des secrets inavoués. J'ai essayé de compter le nombre de mots par ligne et de voir si on pouvait en tirer un message quelconque. La numérologie ne donne rien. Reste ce film mystérieux qui présente la créature sur pieds ou sur pattes et qui ne devrait rien donner non plus. A propos, est-ce que vous savez pourquoi le hérisson ? Pour ceux qui n'ont pas lu le livre (dieu les préserve), c'est parce que l'héroïne est décrite de cette façon là : "Mme Michel, elle a l'élégance du hérisson: à l'extérieur, elle est bardée de piquants, une vraie forteresse, mais j'ai l'intuition qu'à l'intérieur, elle est aussi simplement raffinée que les hérissons, qui sont de petites bêtes faussement indolentes, farouchement solitaires et terriblement élégantes." M'ouais. Une étude a récemment soulevé un lièvre : malgré le succès du livre, on assiste à une recrudescence de décès des hérissons le long des routes. La vitesse reprend. Les amis de la littérature font du tuning sauvage à l'orée des bois. Il pourrait devenir bientôt très hype de torturer des hérissons et d'en faire des films pour Internet. Tout ça pour ça.