Atelier de trivialités (4) : la magie des cours de français

08/10/2008 - 10h09
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On peut préférer au dispositif formel et corseté de Bégaudeau et de son Entre les murs (trop théâtral pour moi dans sa fausse reconstruction d'une "réalité" qui n'existe pas), les petits films qui courent un peu partout sur le net et parlent à leur façon de la manière dont est enseignée aujourd'hui la littérature en France. 39 secondes saisies à la volée au portable. Enregistrements pirates de cours, zooms sur une attitude, une moue, un bordel organisé, ou le lynchage d'un professeur malhabile. A l'exemple de cette saisissante lecture d'une scène de de Molière par un professeur pour le moins possédé par son sujet (l'accent "paysan" est si bien rendu qu'on y entend rien de rien), le cours de littérature ou cours de français est l'un des endroits stratégiques où se déroule la bataille de l'écrit, l'un des terrains où la littérature peut espérer assurer sa survie face aux autres médias. Si l'on enseigne le français à l'école et pas le cinéma, la télévision ou le "mobile langage", c'est parce que contrairement à d'autres arts, le livre, dit-on, n'est pas d'un accès facile, d'une consommation immédiate. Pour lire, et on a l'impression d'être un peu con en disant ça, il faut apprendre la langue des signes littéraires (son code, sa grammaire, ce genre de bêtises) mais surtout accepter, ce qui ne paraît plus si évident aujourd'hui, l'idée selon laquelle un... pictogramme pourrait non seulement contenir du sens mais aussi des sensations. S'il va de soi pour les "jeunes générations" que l'image et le son charrient l'émotion, la structure mentale et culturelle capable de tisser un lien d'évidence immédiat entre le mot et son contenu chimique a été ruinée, détruite ou du moins fragilisée. Il apparaît peu probable ou alors moins probable, compte tenu de cette situation, que l'adolescent ou l'enfant aille naturellement vers l'écrit alors que le réservoir d'émotions est si riche et varié par ailleurs et ne réclame pas de machine à traduire, de médiation ou de savoir-faire particulier. Lorsqu'on parle de structure mentale, cela ne désigne pas la simple capacité à lire et à déchiffrer mécaniquement mais bien la capacité qui n'a rien d'innée à relier au signe (le mot, le vers, la phrase, le roman) l'univers symbolique, sensationnel, émotionnel qui lui est DIRECTEMENT associé chez un lecteur chevronné. Rimbaud parle plus ou moins de ce travail dans son fameux poème "Voyelles" et Vian, pour rester dans les auteurs enseignés à l'école, ne dit pas autre chose lorsqu'il invente son dispositif du "Pianocktail". Le cours de français, qu'il soit bon ou mauvais, est, parce qu'il est l'endroit où la littérature s'énonce, se prononce parfois pour la première fois, plus qu'une leçon d'apprentissage, un instant de stimulation d'ordre biologique, une science du cerveau dont le but est de connecter les récepteurs (sensoriels, les oreilles) aux émetteurs d'émotion (le cerveau, le sexe, la peau). On pourrait heureusement rebaptiser les cours de français, cours d'éducation littéraire, comme on baptisait jadis les cours d'éducation sexuelle. Il s'agit dans les deux cas d'un apprentissage du corps autour d'un processus dont on ignore à peu près tout. Comme chacun d'entre nous, je peux me souvenir avec précision de mes professeurs de français plus que du contenu de leurs cours. Je me souviens beaucoup mieux que dans d'autres disciplines, de la façon dont ils parlaient, dont ils agitaient les bras en lisant, dont ils se déplaçaient. Je me souviens de leurs yeux qui brillaient et aussi de la façon dont leurs effets de manche animaient la bouche des filles de ma classe. Inconsciemment, j'étais alors une sorte de puceau littéraire géant qui découvrait non pas les livres (j'en avais lu des tas sans comprendre ce que cela voulait dire) mais les effets qu'ils étaient susceptibles de produire sur d'autres personnes que moi. Paradoxalement, et pour revenir à Bégaudeau, le cours de français a la particularité de ne pas devoir essayer de ramener l'esprit de l'élève dans les limites de la classe, de concentrer son attention, mais bien, au contraire, de la disperser, de la diffracter, de l'éparpiller contre et au travers des murs. Merci monsieur le professeur et blablabla.

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