Atelier de trivialités (2) : la littérature, les foires et le vin

17/09/2008 - 17h10
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La France reste un curieux pays, un pays où se tiennent des manifestations littéraires en forme de foire, dans lesquelles on associe vin et littérature, foie gras et poésie, théâtre et gésiers de canard. Un pays où, comme ici à Angers (un salon parmi d'autres - n'y voyez aucun mépris contre les vins d'Anjou), le livre est fêté sous couvert de grands crus et en mémoire d'un acteur de second rang et alcoolique notoire érigé en totem de l'esprit national (Jean Carmet, remember La Soupe aux choux) et où, tout se termine toujours par.... un autographe de Bernard Werber et une apparition de Claude Sarraute, vue à la télé. Les Salons du livre qui se tiennent depuis début septembre dans toute la France n'ont, malgré les efforts des organisateurs qui rivalisent de ruses pour donner des gages à l'art (expositions de peinture, conférences, concours de nouvelles, remises de prix), jamais été autre chose que des courses à l'échalotte. Le jeu consiste à dénicher les gens connus, à picorer des livres qu'on trouve majoritairement en grande surface et à pêcher dans les yeux bilouteux d'écrivains en campagne une connivence qui tient plus à la complicité créée par leurs apparitions dans les magazines ou les émissions de télé qu'à la connaissance et au respect de leurs oeuvres. Partout le rituel se répète, immuable et terrifiant. Un accueil par le maire de la ville qui échange quelques mots avec PPDA, figure de proue de la caravane depuis des décennies (sera-t-il là cette année?), avant de poser pour le quotidien régional ; des soirées, des buffets froids, des dédicaces, des ivresses. Les journalistes dupliquent les articles, copient-collent des séquences en roue libre sur le nombre d'auteurs présents avant de consacrer un encart aux figures établies et aimées par le public. Pour peu que Bernard Pivot débarque et c'est la chenille qui redémarre. Culture, vinasse, patrie. Littérature, pêches et tradition. C'est dans ce genre de fêtes de village, de librairies médiocres à ciel ouvert, que l'on peut, comme l'on introduirait son doigt dans le cul d'une vache, sentir l'âge du pays, mesurer son caractère maladif et prendre la température de son déclin. Vieux lecteurs, vieux auteurs, allures de notaires de province, clichés chabroliens, balzaciens, peu importe, le pays du pantalon en velours, des cravates endimanchées, des marchés de primeurs se rassemble comme un cauchemar. La France est vieille jusque dans sa manière d'habiller les spectacles culturels. Elle ressemble parfois à une caricature d'elle-même qui nous fait douter du bien-fondé de toutes les conneries démagogiques entendues sur sa "spécificité", son irrédentisme, sa façon altière de porter les droits de l'homme, son exception culturelle. Le tableau est exagéré. On peut s'amuser à en rajouter trois couches mais le spectacle est, en soi, et lorsqu'on le regarde de près, assez abominable. Notre monde littéraire, notre société, saisie un dimanche matin à Nancy, Angers, Bordeaux, Paris, partout ailleurs, appartiennent au siècle d'avant. Il est à peu près certains qu'à se présenter ainsi, ni l'un ni l'autre ne méritent de passer au suivant.

Par Benjamin Berton
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