William Kentridge au Jeu de Paume L'oeuvre au noir

10/08/2010 - 00h00
William Kentridge au Jeu de Paume
Artiste multiple à l'identité éclatée, le Sud-Africain William Kentridge est l'auteur d'une oeuvre plurielle et interdisciplinaire, qui lorgne aussi bien vers le cinéma que vers la mise en scène ou la performance. Le Jeu de Paume, à Paris, lui consacre une exposition qui décline son oeuvre à la fois politique et onirique.

Reconnu tardivement sur la scène artistique internationale, après une carrière de metteur en scène de théâtre et de directeur artistique pour la télévision, William Kentridge, 55 ans, est aujourd'hui une figure majeure de l'art — bien que ses oeuvres puissent aisément être classées dans d'autres domaines —, reconnue hors même du circuit de l'art contemporain (il vient de recevoir le Kyoto Prize, qui honore les personnes ayant « contribué de manière significative à l'amélioration de la société »). L'artiste s'est fait connaître dans les années 1990 grâce à ses films d'animation, qu'il nomme drawings for projection. Réalisés grâce à une technique singulière de dessin gommé puis retravaillé manuellement sur la même feuille de papier, ces courts-métrages dépeignent au travers du personnage de Felix, double de l'artiste, l'absurdité de sa condition d'homme et d'artiste blanc et juif dans un pays en proie à l'Apartheid. À la technique d'effacement propre à Kentridge correspond ainsi le délitement d'une société malade, que personnifient Soho, le capitaliste avide, ou Ubu, que Kentridge emprunte à [people_restrictif]Alfred Jarry[/people].Du dessin au cinémaLes dessins et films de William Kentridge usent du support comme d'un palimpseste ou d'un tableau noir, sur lequel le fusain, le pastel ou les collages, par leur plasticité même et la capacité qu'ils ont à être partiellement effacés, permettent la mobilité de l'image. En cela, ils restent très proche du cinéma, art de l'image en mouvement, et en particulier de ses prémisses techniques. Ainsi l'archaïsme du bricolage kentridgien et la fragilité de ses films leur confèrent une forme de naïveté qui évoque celle associée au cinéma muet — auquel il rend hommage dans une oeuvre de 2003, {7 Fragments for Georges Méliès}, autoportrait où est rendue visible la magie de l'oeuvre en train de sa faire. À l'intrigante beauté formelle de ses oeuvres, l'artiste adjoint une critique sociale acerbe, qui fait écho à l'oeuvre de [people_restrictif=francisco de goya]Goya[people_restrictif], l'un de ses maîtres, dont on retrouve la précision du traitement graphique et les thèmes récurrents de l'absurde et de la bêtise humaine. Profondément politique, l'oeuvre de Kentridge s'est teinté ces dernières années d'une part onirique, grâce notamment à la mise en scène de deux opéras, qui sont la concrétisation en trois dimensions de ses oeuvres dessinées ou filmées. Le rappel de ces grandes oeuvres visionnaires permet à l'artiste d'illustrer le présent. Ainsi, sur la musique de dmitri Chostakovitch, la mise en scène du {Nez}, d'après nikolai gogol, créé pour le Metropolitan Opera de New York cette année, emprunte à l'esthétique de la propagande soviétique pour dénoncer la solitude de l'homme dans la société. Pour {La Flûte enchantée}, en 2005, Kentridge fait appel en revanche aux contradictions de l'époque de wolfang amadeus mozart, où la poésie fantastique et le rationalisme des Lumières se marient dans une géométrie folle qui annonce la défaite des utopies et les délires du fantasme d'art total, qui sera concrétisé au XXe siècle dans le grand oeuvre totalitaire. Art de l'illusion assumant sa part de réalité processuelle, l'oeuvre de William Kentridge fait appel à la capacité d'émerveillement du spectateur, qu'il résume ainsi dans un entretien avec Eleanor Hearney publié dans le dernier numéro d'{Artpress} : « {Tel est le but : le plaisir que nous prenons à notre propre aveuglement} ». Un programme qui est aussi une autre définition de l'art du spectacle.William Kentridge. {Cinq thèmes}, au Jeu de Paume, Paris, jusqu'au 5 septembre 2010. www.jeudepaume.orgA voir également : William Kentridge au Louvre. Carnets d'Egypte, au musée du Louvre, Paris, jusqu'au 30 août 2010. www.louvre.frA partir du 11 septembre 2010, la galerie Marian Goodman, à Paris, présentera une exposition personnelle de l'artiste. www.mariangoodman.comLégendes des illustrations :. William Kentridge, {Portage} (détail), 2000, collection de l'artiste. Courtesy Marian Goodman Gallery et de l'artiste © 2010 William Kentridge. Photo: John Hodgkiss.. William Kentridge, {Invisible Mending} (still), from 7 Fragments for Georges Méliès, 2003, collection de l'artiste. Courtesy Marian Goodman Gallery et de l'artiste © 2010 William Kentridge. Photo: John Hodgkiss.. William Kentridge, {Drawing for the opera The Magic Flute}, 2004–2005. Courtesy Marian Goodman Gallery et de l'artiste © 2010 William Kentridge.. William Kentridge, {A Lifetime of Enthusiasm} (still), de l'installation I am not me, the horse is not mine, 2008, collection de l'artiste. Courtesy Marian Goodman Gallery et de l'artiste © 2010 William Kentridge. Photo: John Hodgkiss.

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