
Vas-y (drôle de titre qu‘on se dit) n'est pas seulement un livre d'art, un livre sur l'art. C'est une utopie. Un saut dans le vide avec réception incertaine. Un élan d'art partagé entre un auteur en herbe (journaliste de profession), un peintre possédé par Dubuffet (si, si!), et un graphiste amoureux du papier et des typographies délicates. Une utopie? Parce que les artisans de ce projet tricéphale, Théophile Pillault (la plume), Thomas Labarthe (le pinceau ou la truelle) et Renaud Paumero (la souris), se sont enfermés deux mois dans une galerie à Marseille, à ne rien faire d'autre que ça. Ce projet-livre. Sans savoir comment ça allait finir. Si même ça allait finir. Quelle insolence (et pendant ce temps il y a des gens qui triment!). Quelle belle indécence. Qui a dit que le XXe siècle avait sonné la mort des idéologies? Vas-y est un anachronisme. Un beau livre à l'ancienne, reliure à la suisse, finition parfaite (et même pas de fautes de typo, diantre!). Des doubles pages qui fleurent bon la cellulose, et qui exhaleront leurs arômes en vieillissant. Quant au travail pictural de Toma-L, entre art de rue-intello à la Basquiat et expressionnisme abstrait, où le geste, ample, impacte avec violence la toile, on ose pas y croire tellement il semble à rebours de la tendance actuelle. Ou alors peut-être, quand on voit le succès du musée d'art brut à Lille (le Lam), en plein dedans justement?Vas-y n'en finit pas avec ses contradictions. Déconnecté, il ne l'est pas tout à fait. Derrière ses airs vintage se cachent un site internet, une bande son créée pour l‘occasion, un documentaire de 55 minutes sur la genèse du projet. A la fois totalement désuet et ouvert au virtuel. Le livre se prolonge en dehors de lui-même - c'est bien connu, le confinement nuit fortement à la conservation du papier. L'assortiment est improbable donc, grand écart entre passé et futur. Vas-y est freak, un tantinet naïf et décalé. C'est ce qu'on aime. Chaque propriétaire du livre a le droit à un morceau de peinture de 10x10 cm signé par l‘artiste. Le mien est presque blanc, avec un trait noir, et quelques poils. Un micro-paysage, silencieux, chargé d'un peu de son environnement. Et comme le dit Théophile Pillault, qui se débrouille plutôt pas mal dans son rôle de poète en intérim : « Vois nos encres. Poses-y tes mots, tes sentiments. Donne vie aux bêtes, peuple nos mondes et songe à leurs dialogues. Il y a tellement à voir, ils ont tellement à dire. » Après tout, créer - un livre, une toile, une mélodie - c'est peut-être aussi simple que ça.
Par Céline Piettre Follow @CelCle