Tous cannibales - La Maison Rouge Hors-d'oeuvres

24/02/2011 - 12h56
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Tous cannibales - La Maison Rouge
Consacrée à la question de l'anthropophagie dans l'art, l'exposition Tous cannibales à la Maison Rouge ouvre, en une mise en bouche succincte, de multiples pistes de réflexion — rapport au corps, érotisme, identités, mais aussi post-colonialisme — où se mêlent histoire de l'art, anthropologie et psychanalyse.

sur FluctuatUne phrase de Claude Lévi-Strauss, placée en exergue de l'exposition, donne le ton : « {Nous sommes tous des cannibales. Le moyen le plus simple d'identifier autrui à soi-même, c'est encore de le manger} ». D'entrée de jeu, le tabou tombe. L'anthropophagie n'est pas condamnable en soi. Portée par l'art au niveau symbolique, elle est révélatrice de préoccupations fondamentales, au coeur de la psyché humaine. Pensée par l'historienne de l'art et philosophe Jeanette Zwingenberger, l'exposition {Tous cannibales}, à la Maison Rouge, mêle art ancien et contemporain pour mieux mettre en valeur la résurgence du cannibalisme chez les artistes actuels, dans un retour vers la représentation du corps : éclaté (notamment chez Gilles Barbier, qui dissocie ses organes pour les figurer tels des planètes en orbite autour de son enveloppe, ou dans les natures mortes photographiques de Joel-Peter Witkin), dilaté (le corps obèse, comme fondu, de John Isaacs) ou comestible (ainsi les {Savoureux} d'elle de Philippe Mayaux, parties de corps imitant des pièces montées). Un corps qui est aussi synonyme d'identité, comme le montrent plusieurs oeuvres d'artistes brésiliens (notamment la très impressionnante {Azulejaria branca emcarne viva} d'Adriana Varejão, mur carrelé exhibant une plaie béante de chair), qui dénoncent la colonisation-dévoration des corps indigènes (eux-mêmes qualifiés à l'origine de cannibales) par l'Occident.Entre le bien et le malRefusant toute chronologie, l'exposition montre que le cannibalisme occupe les artistes depuis les temps les plus anciens, dès l'Antiquité, puis à partir du Moyen Age comme paroxysme infernal de l'horreur, dont les manifestations diverses vont du loup-garou au sabbat des sorciers, et jusqu'à la fascination contemporaine (en particulier chez les plus jeunes) pour les histoires de vampires. Ça n'est qu'avec francisco de goya, dont on retrouve ici quelques feuilles gravées des {Caprices et des Désastres de la guerre} — joyeusement détournés par les frères Jake et Dinos Chapman —, que la représentation de l'anthropophagie coïncide avec celle du fait contemporain. Comme le note Jeanette Zwingenberger, « {dorénavant, il n'y a plus de séparation entre le bien et le mal, l'espace sacré et l'espace profane, l'intime et la réalité extérieure} ». Dès lors, l'intérieur du corps peut lui-même être questionné. La fameuse robe de viande crue de Jana Sterbak — reprise récemment dans une fameuse photo par Lady Gaga — représente une peau retournée, à nu, tandis que la {Messe pour un corps} de Michel Journiac (performance lors de laquelle le public fut invité à manger des boudins cuisinés à partir du sang de l'artiste) implique sa propre chair, « viande consciente socialisée ». L'allaitement est également perçu comme une forme d'anthropophagie, d'une Vierge à l'Enfant de la Renaissance à la reprise du thème dans l'art contemporain, par Cindy Sherman notamment. Jeanette Zwingenberger, sur les traces de Lévi-Strauss, ouvre des pistes de réflexion : la greffe, l'injection sanguine, la chirurgie esthétique pratiquées aujourd'hui ne sont-elles pas des formes d'anthropophagie ? Une nouvelle donne est apparue : la nuance est de plus en plus floue entre corps naturel et corps artificiel. Les artistes actuels — on songe notamment au {Cremaster Cycle} de Matthew Barney, absent de l'exposition — s'en emparent, l'ingurgitent et le réinjectent dans leurs oeuvres. L'art est un écosystème. {Tous cannibales}, à la Maison Rouge, Paris, du 12 février au 15 mai 2011. www.maisonrouge.orgPuis à la Me Collectors Room, Berlin, du 28 mai au 18 septembre 2011. www.me-berlin.comIllustrations : . Oda Jaune, {Sans titre}, 2008. Courtesy the artist & Gallery Templon, Paris (détail). Victor Brauner, {Conciliation extrême}, 1941. Courtesy Natalie Seroussi, Paris. Joel Peter Witkin, {Feast of fools}, 1990, collection Antoine de Galbert. Jake and Dinos Chapman, {Disasters of War}, 1999. Collection Olbricht, Berlin © bpk/ Kupferstichkabinett, SMB, Foto: Jörg P. Anders. Gilles Barbier, {Emmental Head}, 2003. Courtesy Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois

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