
S'enfonçant dans la longueur du Jeu de Paume où se déploie l'exposition {Empire, State, Building} de Société Réaliste, le visiteur pourrait penser être atteint d'achromatie (incapacité totale de l'oeil à percevoir les couleurs). Là, tout n'est que noir et gris, acier, inox et matité. Les deux membres de Société Réaliste, Ferenc Gróf et Jean-Baptiste Naudy, ont disposé là une multitude de signes, forêt de symboles dans laquelle le visiteur a, au premier abord, bien du mal à se retrouver. Information is beautifulQuel est ce collectif au nom bien peu « artistique », qui évoquerait plutôt une forme de programme politique, ou en tout cas un attachement au « réalisme » en art ? Délimitant leur projet entre des frontières vastes, comme « concept politique, économie expérimentale, ergonomie territoriale et conseil en ingénierie sociale », Société Réaliste ne fait pas de propagande anti-capitaliste ou pro-altermondialisme. Le duo franco-hongrois utilise des « matériaux extraits du réel », notamment « l'histoire des formes politiques » et en particulier les outils mêmes de la propagande, auxquels ils appliquent des « méthodes critiques et cliniques » pour mieux les « re-polariser esthétiquement et politiquement ».Dans une ère qui voit l'avènement des data (données) comme source principale d'explication du monde, les deux artistes relèvent la fascination qu'exerce la beauté des graphiques et des charts on songe notamment au mariage très en vogue des données avec le graphisme le plus stylé, comme sur
. Mais ils en soulignent également la vacuité des signes si ceux-ci ne sont pas accompagnés des nécessaires outils de traduction, et la perte de sens. Formes politiquesLe titre de l'exposition, décomposant les trois mots qui définissent l'une des plus célèbres réalisations humaines du XXe siècle, et le symbole du capitalisme triomphant, livre une piste. {Empire, State, Building} : séparés par une ponctuation rythmée, ces termes se scandent comme les trois coups au théâtre. Ainsi désolidarisés les uns des autres, ils apparaissent nus, dans toute leur terrible splendeur, chacun reflétant un mode d'autorité. Pivot de l'exposition, le film {Fountainhead} (2010) est la reprise du long-métrage éponyme de King Vidor, daté de 1949, dont les artistes ont supprimé la bande sonore, ainsi que tous les personnages, y compris celui du héros, architecte individualiste interprété par Gary Cooper. Les intérieurs luxueux des immeubles de New York, capitale de l'« Empire State », se retrouvent désespérément vides et ainsi vidés de sens tandis que la figure de l'artiste « créateur de mondes » (et donc de richesses) disparaît. Travaillant à partir d'algorithmes qui leur permettent de combiner signes (polices de caractères, symboles de devises) et images (cartes géographiques, frontières), Ferenc Gróf et Jean-Baptiste Naudy réorganisent le monde par accumulations ou négations, et racontent autrement l'Histoire, les notions d'Etat ou d'espace économique ainsi par exemple, l'histoire culturelle du nazisme grâce à l'évolution d'une police de caractères, ou celle des guerres d'Europe, par le creusement des frontières comme autant de scarifications sur une carte en relief inversé ({Spectral Aerosion}, 2010-2011)... Bouleversant les ordres (proportions, alphabet, numérotations), Société Réaliste entend renverser l'Ordre avec ses propres outils, dans une froideur clinique. Une oeuvre politique qui passe par la beauté glacée des signes.Société Réaliste. {Empire, State, Building}, au Jeu de Paume, Paris, du 1er mars au 8 mai 2011.www.jeudepaume.orgLe site de Société Réaliste : www.societerealiste.netLégendes : . Société Réaliste, {The Fountainhead}, 2010, vidéo. Courtesy des artistes © Société Réaliste. Société Réaliste, {Zero Impact}, 2010. Courtesy des artistes © Société Réaliste. Photo : Verena Kathrein. Société Réaliste, {Spectral Aerosion}, 2010-2011. Courtesy des artistes © Société Réaliste. Photo : Verena Kathrein. Société Réaliste, {Typefaces} (Appendix, Experanto, Futura Fraktur, Hexatopia), 2006-2009. Courtesy des artistes © Société Réaliste