Fraîchement sorti des presses, le livre de Laurence Bourgeois « Profession artiste. Vivre de son art » fait d'abord penser à un gag. On s'attend à lire une parodie jubilatoire sur les difficultés du « métier », truffée de brèves de galeries et d'expositions ratées, d'artistes prétentieux et de collectionneurs liftés. Et bien non, ici c'est du sérieux! On parle business (prononcer iii). On cause marketing, technique de communication. Un manuel du parfait artiste, tellement professionnel, tellement sincère dans sa vocation qu'on a envie d'y croire...
Evidemment, l'art est un produit qu'on se dit. Et l'artiste doit se vendre. Intégrer le marché, se soumettre à ses lois. Fini le temps des peintres maudits reclus dans leur atelier qui ne peuvent espérer qu'une célébrité posthume. Activer son réseau ou mourir, tel devrait être l'adage de l'artiste du XXIe siècle. Soit. Mais, de chapitre en chapitre, malgré toute la bonne volonté du monde, la soupe que nous sert Laurence Bourgeois (et qui pourrait s'appliquer à peu de choses près à tous les secteurs professionnels) devient immangeable.
Selon l'auteur, « l'artiste entrepreneur », capable de parler anglais et d'utiliser Excel (!), de fixer le prix de ses oeuvres et de créer une liste de diffusion, « tracera sa route vers le succès ». Il y aurait donc une méthode infaillible pour réussir? Et dans l'art de surcroit? On s'étonne que l'ouvrage ne soit pas déjà un best-seller... Laurence Bourgeois, qui dit connaître très bien le milieu artistique, passe pourtant à côté de sa spécificité même, basée notamment sur la légitimisation réciproque des institutions et des acteurs du marché. Elle y transpose naïvement les principes standardisés du coaching, très tendance au demeurant. Des principes qu'on ne pensait jamais voir convoqués ici.
Dans sa dernière partie consacrée au « savoir-être », Laurence Bourgeois, notre spécialiste du marketing et des ressources humaines, sort l'artillerie lourde des clichés du développement personnel, du « souriez » au « savoir dire non » en passant par « s'acharner » et « adopter une position de gagnant ». Les quelques conseils pratiques du début, qui rappelaient gentiment la série d'ouvrages « pour les nuls » (mais l'humour en moins), frisent désormais le ridicule.
Si vous souhaitez devenir artiste, n'achetez pas ce livre. Vous en apprendrez autant au CDI de votre lycée ou avec votre conseiller Pôle emploi. Chère madame Bourgeois, s'il-vous-plait, épargnez-nous dorénavant vos astuces pour auto-entrepreneur, et laissez-nous croire encore un peu au talent, à la chance, aux rapports humains, au parcours personnel et à une créativité non formatée sur In design. Arrêtez aussi, s'il-vous-plaît, de prendre les artistes pour des imbéciles.
Par Céline PiettreFollow @CelCle