
Avec son exposition « Paul Klee Polyphonies », la cité de la musique propose, casque sur les oreilles, de s'approcher au plus près de la culture musicale de Klee, en écoutant durant la visite de chaque pièce, les enregistrements (parfois d'époque) des musiques qui ont marqué ou inspiré l'artiste. Optant pour un accrochage chronologique, l'exposition montre à quel point le contexte artistique du début du siècle, mêlé à un amour inconditionnel de la musique classique, ont déterminé cette polyphonie, autant visuelle que stylistique. Klee et sa « bien-aimée ensorcelée » Une heure de violon. C'est la durée minimum pratiquée par Klee avant l'exécution d'une oeuvre plastique. Peinture et musique ont toujours été inextricablement liées. Fils d'une chanteuse professionnelle et d'un professeur de musique, Klee pratique le violon dès l'âge de sept ans. Jeune adulte, il pratique intensément la musique de chambre avec sa femme Lily, pianiste de formation. Ses compositeurs de prédilection sont alors Mozart, Schumann ou Beethoven. Mais le plus grand de tous pour Klee, c'est Jean-Sébastien Bach. Fugue en rouge (1921), pièce centrale de l'exposition, inspirée du genre musical de la fugue tant exploité par le compositeur, cristallise toutes les recherches de Klee autour de l'harmonie. Par l'avancée latérale, presque en choeur, des figures géométriques et le jeu des contrastes de couleurs et de valeurs, sortant du noir pour aller vers le blanc en passant par le rouge, Paul Klee tente de traduire la simultanéité, la polyphonie. Pour lui, la peinture polyphonique « surpasse la musique dans la mesure où le temporel y est davantage spatial » . Le peintre suisse n'aura de cesse de chercher cette polyphonie par des moyens propres aux arts plastiques : par la structure géométrique, à la façon d'un damier ou d'une architecture (Klee est souvent surnommé « l'architecte de la couleur »), qui donne son rythme à la composition ; par la superposition ou la gradation des couleurs ou encore par les nuances de valeurs. Bien qu'ayant finalement choisi la voie du pinceau plutôt que celle de l'archet, la musique pour Klee est une base de réflexion pour structurer et repenser la forme, et un champ lexical qu'il applique à la peinture : ton, gamme, contrepoint, fugue, harmonie, rythme, polyphonie, etc. Wassili, Franz, Paul et les autresL'exposition « Paul Klee Polyphonies », à défaut d'être très originale dans son accrochage un peu plan-plan, a ceci d'intéressant qu'elle replace l'oeuvre de Klee dans le contexte artistique de son époque, en exposant les oeuvres d'artistes-clés que le peintre a lui-même pu voir. Par l'intermédiaire de son ami Kandinsky (ils se connaissent depuis leurs études aux beaux-arts de Munich en 1900), Klee fréquente les membres du Der Blaue Reiter (les peintres Franz Marc ou August Macke en figures de proue). C'est au contact de ce mouvement expressionniste que Klee travaille la couleur et qu'il aborde avec eux le virage révolutionnaire du figuratif vers l'abstrait (bien qu'il n'ait jamais vraiment abandonné la figure). Couleurs et abstraction se synthétisent dans la peinture simultanéiste de Robert Delaunay. Les Fenêtres que Klee découvre en 1912 lors d'une visite dans l'atelier parisien du français, l'invitent à interroger la notion de rythme en peinture. Puis, c'est la rencontre du mouvement Dada de Zurich que Klee emmène son art du côté de la poésie, en intégrant dans ses compositions des lettres (comme dans E), à la fois signe graphique et évocation d'un son. En 1920, Walter Gropius, fondateur du Bauhaus, propose à Klee de devenir professeur de peinture. Là-bas, il côtoie des compositeurs de son temps : Arnold Schönberg (l'inventeur de la musique dodécaphonique), Béla Bartók, Ferruccio Busoni ou Stefan Wolpe qui, au même titre que Klee, ont tenté de repenser la forme de leur médium. En diffusant les oeuvres de ces compositeurs du XXe siècle et des maîtres classiques simultanément à la visite, l'exposition nous propose une expérience sensorielle, associant la vue à l'ouïe (association autrement appelée synesthésie, notion essentielle de l'oeuvre de Klee). Une plongée dans l'oreille du peintre que l'on peut prolonger à l'envi grâce aux extraits en ligne, musicaux et textuels, du Journal musical de Paul Klee mis à disposition par la Médiathèque de la Cité de la musique. Légendes- Anonyme, {Quintette avec Paul Klee au violon}, à droite, à l'École d'art Heinrich Knirr, Munich, 1900. Zentrum Paul Klee, Berne.- Franz Marc, {Petite composition 1}, 1913. Huile sur toile. 46,5 x 41,5 cm. Suisse, collection privée, en dépôt au Zentrum Paul Klee, Berne. © Berne, Zentrum Paul Klee (Peter Lauri, Berne / ABMT, Universität Basel)- Paul Klee, {Fenêtres et toits} (en jaune-rouge), 1919. Huile et plume sur papier sur carton. 32,2 x 25 cm. Munich, Bayerische Staatsgemäldesammlungen-Pinakothek der Moderne. © Blauel/Gnamm Artothek- Paul Klee, {Fugue en rouge}, 1921. Aquarelle et crayon sur papier sur carton. 24,4 x 31,5 cm. Suisse, collection privée, en dépôt au Zentrum Paul Klee, Berne. © Berne, Zentrum Paul Klee (Peter Lauri, Berne / ABMT, Universität Basel).