
On ne pouvait trouver meilleur titre pour l'exposition orchestrée par Patrice Chéreau : {Les visages et les corps} annonce littéralement ce que nous allons voir. Ici nul besoin de chercher les symboles cachés, les échos inaudibles entre les oeuvres, les consonances mystérieuses réservées aux seuls spécialistes de la peinture. Le metteur en scène Patrice Chéreau, « grand invité » du Louvre cet automne, après notamment Umberto Eco, Toni Morrison ou Pierre Boulez, le reconnaît lui-même : « {Je suis absolument partout, dans tous les personnages, démultiplié ( ). Je ramène tout à moi} ». Car ce qui intéresse avant tout Chéreau, ce sont les histoires des hommes, et en particulier comment celles-ci s'inscrivent dans leur chair («{ la chair, ce pourrait être l'autre titre de tout le projet} », dit-il), et comment elles s'accordent à un désir, notamment à celui du metteur en scène lui-même.IncarnationsSous les combles du Louvre, dans le « Couloir des poules », petite salle généralement réservée aux pastels, Chéreau expose les images qui l'ont inspiré, notamment les dessins de son père et de Richard Peduzzi, scénographe qui l'accompagne depuis plus de quarante ans. A proximité, dans la salle Restout, l'homme de théâtre a composé à partir d'oeuvres du Louvre, du musée d'Orsay ou du Musée national d'Art moderne un accrochage très sage, sans grande surprise. Cela débute avec un autoportrait de Pierre Bonnard en boxeur. D'entrée de jeu, Chéreau l'affirme : l'art est un sport de combat dans lequel la chair de l'artiste, exposée nue, frontalement, doit être mise à contribution. Entre les toiles, pour certaines illustres comme {L'Homme au gant} de le titien ou la {Bethsabée} de Rembrandt, sont intercalées des photographies de la portraitiste de l'underground, Nan Goldin, encadrées comme des tableaux on peut également voir sous la pyramide un slide show de l''artiste, {Scopophilia}, réalisé à partir de photos prises dans le musée. Dans ce diaporama pictural, il est donc question de chair, de corps et de visages, qui chacun racontent une histoire humaine. Mais à force, la démonstration, assez simpliste, lasse. Ainsi, aux corps vivants, verticaux, du couple enlacé (elle a le ventre rond) de {L'Eternité} de pablo picasso, s'oppose le corps mort, horizontal, du {Christ} de Philippe de Champaigne. Le corps en souffrance du {Nu noir} de Fautrier jouxte la blancheur éclatante d'une {Etude de nu} de Van Loo, auréolé d'une noirceur menaçante. {Un Nu à la baignoire} de Bonnard fait écho à la {Bethsabée} de Rembrandt, la composition triangulaire d'un {Christ mort} de Le Brun renvoie au {Vénus et l'Amour} de Sustris, la brune de {L'Origine du monde} se découvre face à la {Jeune femme de Salomon} de Bray déroulant sa chevelure blonde. Les parallèles sont évidents, frontaux, Patrice Chéreau justifiant ainsi la phrase de Susan Sontag mise en exergue de l'exposition : « {Le tableau parlait une langue inconnue, mais il la parlait clairement} ». Patrice Chéreau avoue une certaine méfiance vis-à-vis de la peinture, réfutant, dit-il, le référencement que l'on a pu voir dans son oeuvre on pense notamment à l'extraordinaire scène du couronnement dans {La Reine Margot}, écho évident au {Sacre} de jacques-louis david. Obsédé par la notion d'incarnation, le metteur en scène est plus à l'aise quand il s'agit d'investir physiquement le musée. Aussi les représentations, dans la salle Denon, de {Rêve d'automne} de Jon Fosse, avec Valeria Bruni-Tedeschi et Pascal Greggory, et de {La nuit juste avant les forêts} de bernard koltès, avec Romain Duris, les trois soirées de danse (avec notamment Mathilde Monnier, Boris Charmatz, Emmanuelle Huynh, Thierry Thieû Niang), les concerts et les séances de cinéma programmés sont-ils sans doute mieux à même d'incarner les histoires chères à Patrice Chéreau.{Les visages et les corps.} Le Louvre invite Patrice Chéreau, au musée du Louvre, Paris, jusqu'au 31 janvier 2010.
Légendes des illustrations : . Patrice Chéreau © Nicolas Guérin. Pierre Bonnard, {Autoportrait en boxeur}, Paris, musée d'Orsay © RMN (Musée d'Orsay) / Michèle Bellot © ADAGP, Paris 2010. Philippe de Champaigne, {Le Christ mort couché sur son linceul}, Paris, musée du Louvre © RMN / Christian Jean / Jean Schormans