
Visiter une exposition de peinture a toujours ce petit côté doucement ennuyeux et répétitif, avec sa série de stations successives, savamment ordonnées par les commissaires et scénographes autour d'accords thématiques, chronologiques, chromatiques, etc. Espacées chacune de quelques pas, les séances de contemplation des toiles, si elles ne sont pas entrecoupées des passages ou immobilismes toujours indésirables des autres visiteurs, sont de véritables défis à la capacité de concentration du spectateur, habitué désormais à un zapping continuel. Pourtant, si tant est que tous les sens soient réceptifs, visiter une exposition claude monet peut se révéler une expérience sensorielle bouleversante. Les scénographes ne s'y sont d'ailleurs pas trompé en couvrant les murs de tons ternes pour laisser jaillir les couleurs et la lumière des toiles de l'impressionniste on regrettera cependant les affreuses photographies d'époque colorisées qui tapissent les murs des salles intermédiaires, sensées animer les espaces décidément bien ringards du Grand Palais.Certes, la peinture de Claude Monet est une peinture de bourgeois pour bourgeois. On y converse gentiment dans des jardins en fleurs, on y boit le thé à l'ombre de la lampe, on y fait le délicieux apprentissage de l'oisiveté. La figure humaine n'est pas la préoccupation première du peintre, pour qui importe plus la communion de l'homme avec la nature. Cependant, la toile la plus émouvante de l'exposition est celle où il peint son épouse Camille sur son lit de mort, stupéfiante représentation de la disparition dans laquelle le corps de l'aimée se dissout littéralement dans la couleur pourpre. Immersion, sensation, abstraction S'immerger dans l'oeuvre de Claude Monet, c'est tour à tour recevoir en pleine figure une grande bouffée d'air iodé des plages normandes, sentir les doux rayons d'un soleil printanier sur la Terrasse à Sainte-Adresse (toile extraordinaire prêtée par le Metropolitan Museum de New York), caresser du bout des doigts les coquelicots fragiles qui semblent flotter sur les herbes hautes à Argenteuil, entendre claquer les drapeaux de L'Hôtel des Roches noires à Trouville, ou contempler le miroitement du fleuve qui diffracte les formes et donne à l'eau un aspect de pelage fauve à La Grenouillère. Ici tout est léger et aérien, les formes se dissolvent en un poudroiement soyeux, eau, terre et air se fondent les uns dans les autres dans une sensation d'instabilité constante. Les paysages de prédilection du peintre sont d'ailleurs ceux où les trois éléments sont présents : plages de la Manche, canaux vénitiens, rives de la Tamise, étangs aux nymphéas. Même à Paris, l'air circule et la sensation d'immensité prédomine. Ainsi à la gare Saint-Lazare, Monet ne peint pas le bâtiment ni les locomotives, mais les fumées, l'air, ce qui est entre les objets. Tenté par l'abstraction, Monet restera cependant jusqu'au bout fidèle à la forme, comme en témoignent ses séries qui n'ont d'autre but que la peinture elle-même, en particulier celle des Meules, réflexion très moderne sur une forme géométrique simple, individualisée, ou celle des Peupliers, variations sur une séquence rythmique. Dans l'exposition du Grand Palais, la juxtaposition de la série des Cathédrales de Rouen de Monet à celles de Roy Lichtenstein est d'ailleurs très judicieuse, en ce qu'elle fait le lien entre le peintre qui dissout les formes dans la lumière et l'artiste du Pop Art noyant ses figures dans les trames d'imprimerie.Hélas, on voit peu de Nymphéas dans l'exposition (il faut aller pour cela à l'Orangerie ou au musée Marmottan, qui les garde jalousement pour lui, tout comme le fameux Impression soleil levant), mais certaines oeuvres tardives permettent de voir le cheminement de l'artiste aux frontières de l'abstraction, dans tel Saule pleureur rageusement brossé comme un jackson pollock, ou tel paysage aquatique où seul un soleil rougeoyant permet à l'oeil de ne pas se noyer. Il s'agit alors, dit le peintre, de rendre «{ l'illusion d'un tout sans fin, une onde sans horizon et sans rivage} ». Déjà, à cette époque, d'autres sont passés à l'abstraction. Sans mettre de mot dessus, Claude Monet, isolé dans son temple naturel de Giverny, avait déjà acquis cette liberté. {Monet}, au Grand Palais, Paris, jusqu'au 24 janvier 2011. www.monet2010.comLégendes des illustrations :1. Claude Monet, {La Grenouillère}, 1869, The Metropolitan Museum of Art, New York © Metropolitan Museum of Art, dist. Rmn / image of the MMA2. Claude Monet, {Meule, effet de neige, le matin}, 1891, Museum of Fine Arts, Boston, Etats-Unis © Museum of Fine Arts3. Claude Monet, {Terrasse à Sainte-Adresse}, 1867, The Metropolitan Museum of Art, New York © Metropolitan Museum of Art, dist. Rmn / image of the MMA