
«{ J'adore cette histoire. Ça pourrait être l'histoire de ma vie} ». C'est ainsi que Louise Bourgeois, quelque temps avant sa mort en mai 2010, à l'âge de 98 ans, évoquait le destin d'{Eugénie Grandet}, héroïne parmi les plus célèbres de la littérature française. Avec la jeune femme de Saumur, honoré de balzac crée le modèle d'une femme « {qui n'est pas du monde au milieu du monde ; qui, faite pour être magnifiquement épouse et mère, n'a ni mari, ni enfants, ni famille} ». Pour Louise Bourgeois, ce fut aussi « {celle à qui l'on ne donna jamais la chance de grandir} ». Bien qu'elle ait souvent nié les associations psychanalytiques trop évidentes, Louise Bourgeois a construit en plus de 70 ans de carrière artistique une oeuvre autobiographique puissamment évocatrice, dont la plupart des ressorts proviennent de son enfance et de sa relation avec un père autoritaire et une mère fusionnelle. À plusieurs reprises, témoignant ainsi de son inaliénable connexion à la culture française, malgré l'exil américain, l'artiste a avoué s'être identifiée au personnage balzacien, notamment dans son désir de revanche contre son père, elle qui réalisa en 1974 une oeuvre intitulée {La Destruction du père}. Pourtant, contrairement à Eugénie Grandet, Louise Bourgeois, bouleversée par le décès de sa mère en 1932 au point de faire une tentative de suicide, réussit à s'émanciper de son père, s'installant en 1938 aux Etats-Unis avec son mari, l'historien de l'art Robert Goldwater.Louise Bourgeois, EUGÉNIE GRANDET, 2009, gouache sur papier. Courtesy Cheim & Read, Hauser & Wirth and Galerie Karsten Greve. Photo: Christopher Burke © Louise Bourgeois Trust / Adagp, Paris 2010Louise Bourgeois, MY INNER LIFE III (EUGÉNIE GRANDET), 2008, eau-forte, gouache, aquarelle et crayon sur papier. Courtesy the Artist and Osiris. Photo: Benjamin Shiff © Louise Bourgeois Trust / Adagp, Paris 2010Monuments modestes à l'intimitéL'exposition {Louise Bourgeois : Moi, Eugénie Grandet}, à la Maison de Balzac, à Paris, avait été planifiée de longue date par l'artiste. Dans la petite bâtisse accrochée sur les pentes d'une colline du XVIe arrondissement, une vingtaine d'oeuvres de l'artiste franco-américaine côtoient les objets familiers de l'écrivain épreuves de romans, fauteuil tapissé, caricatures des protagonistes de {La Comédie humaine}. Le thème même de la maison est central dans l'oeuvre de Louise Bourgeois. La maison est le lieu du refuge, mais aussi celui de la terreur domestique, et, comme chez Balzac, le moule primitif qui forme les êtres, ainsi que le rappelle Jean Frémon dans le petit catalogue publié à l'occasion de l'exposition (édition Paris Musées Le Promeneur). Accueille le visiteur un somptueux dessin de grand format, intitulé {The Smell of Eucalyptus} ({Ode to Eugénie Grandet}) (2007). Louise Bourgeois y a inscrit, le long des feuilles de la plante déployées comme les flammes d'un brasier, des vers de sa composition, qui mêlent les références à la vie de la jeune femme et à la sienne : «{ I have never grown up / I am standing near the window ( ) /I have spent my life waiting / I have spent my life washing / dishes and vegetables ( ) / I have spent my life / smelling the burning of the stove / and listening to the starting of the refrigerator ( ) / I am not stupid I am only unhappy} ». Un autre dessin reprend le motif récurrent chez l'artiste du foetus hurlant et chutant, dans le ventre d'une femme aux longs cheveux, symbolisant la perte de substance et les méandres de la souffrance, à la manière de la Méduse antique. Outre un portrait d'Eugénie peint de larges traits de peinture rouge délayée, le coeur de l'exposition consiste en une quinzaine de broderies, réminiscence de l'activité de ses parents tapissiers. Ces petits mouchoirs, objets du temps passé, apparaissent comme de modestes monuments, brodés de perles, de boutons ou de fleurs en tissu, et signés d'un monogramme, « L.B. », comme l'était autrefois le linge de maison. Par ces oeuvres intimes et patientes, emblématiques d'une féminité à l'ancienne ici renouvelée, Louise Bourgeois poursuivit jusqu'à la fin de sa vie son oeuvre, marquée de l'obsession d'une enfance traumatisante, commune à nombre de jeunes filles de son époque, qui elles aussi purent s'identifier à Eugénie Grandet. Elle qui vécut presque centenaire lance ainsi un vertigineux pont entre deux époques et deux destins, l'un tragique, l'autre flamboyant.Louise Bourgeois, EUGÉNIE GRANDET, 2009, matériaux mélangés sur tissu. Courtesy Cheim & Read, Hauser & Wirth and Galerie Karsten Greve. Photo: Christopher Burke © Louise Bourgeois Trust / Adagp, Paris 2010 {Louise Bourgeois. Moi, Eugénie Grandet}..., à la Maison de Balzac, Paris, jusqu'au 6 février 2011.www.balzac.paris.fr