
Des ruines de la modernité, l'artiste français Louidgi Beltrame, 39 ans, fait depuis le début des années 2000 l'inventaire. Le passage au troisième millénaire n'a pas changé radicalement l'Histoire, cependant la fin du XXe siècle a vu la fin des utopies politiques, auxquelles la chute du mur de Berlin en 1989 vint porter l'estocade. Qui dit projet politique, social ou économique, dit architecture. Si de certains régimes et de certaines idées il ne reste presque rien, souvent pour plusieurs siècles subsistent des formes architecturale, voire des villes entières.L'échec du modernismeCette histoire des formes du modernisme en tant que projet échoué rejoint le travail de certains artistes de la génération de Louidgi Beltrame, comme Nicolas Moulin ou Cyprien Gaillard, qui chacun à leur manière réactivent des formes utopiques. Hiroshima, Chandigarh, Brasilia, Gunkanjima, Tchernobyl : ces lieux dans lesquels Louidgi Beltrame vient planter sa caméra ont pour point commun d'avoir à un moment donné porté au plus haut l'idée de modernité, avant de subir une désertion plus ou moins violente. Mystérieuses, parfois zones interdites, ces villes sont pour l'artiste de véritables leviers fictionnels. Nulle narration proprement dite ne se déroule dans ce que l'artiste qualifie de « documentaires se délitant vers la fiction », souvent silencieux, méditatifs, mais les travellings ou les plans fixes sur ces paysages marqués laissent aux spectateurs la liberté d'y inscrire leur propre trame narrative. Ainsi dans le projet {Brasilia/Chandigarh} (2008), Louidgi Beltrame superposait littéralement deux visions de cités idéales d'architectes modernistes majeurs, Oscar Niemeyer et Le Corbusier. Dans {Gunkanjima} (2010), l'artiste filmait cette île japonaise exploitée pendant près d'un siècle pour son charbon et surpeuplée, avant d'être livrée à l'abandon et à l'entropie, le béton rejoignant le sable qui le constitue.Autour des films de Louidgi Beltrame, artiste glaneur, viennent s'aimanter des objets, reliques de ses voyages. Un fossile d'ammonite, forme naturelle parfaite dont un film retrace l'extraction, est pris dans un cube aux proportions rationalisées (Mécaniques des roches, 2010) ; rapportés de Gunkanjima, un bloc de charbon provenant du fond d'une mine oppose son aspect brut à un serre-câble de porcelaine blanche. Uniformisation de l'imaginairePour {ENERGODAR} (2010), vidéo présentée actuellement à la Fondation Ricard, Louidgi Beltrame a visité quatre villes ukrainiennes, les « Atomgrad », cités secrètes et fermées surnommées les « invisibles », toutes bâties sur le même plan et dédiées à la recherche sur l'atome. Sur un fond sonore où se mêle le rock underground du groupe russe Kino, des extraits de la BBC et un récit de l'URSS des années 1980, la caméra capte en plan fixe les décombres de l'empire soviétique. Au coeur du film, un immense radar anti-missile de 900 mètres de large impose sa présence menaçante, sa fonction énigmatique contrôle des cerveaux, communication planétaire ? agissant comme générateur de fictions. De l'utopie réalisée d'une « internationale de l'architecture » ne demeurent que des bâtiments devenus objets, témoignages d'une uniformisation de l'imaginaire qu'illustre une sorte de « mode d'emploi de l'architecture soviétique » sur plaque de cuivres. Comme toujours dans le travail de Louidgi Beltrame, c'est un réseau d'analogies qui l'ont mené à explorer ces architectures utopiques, aujourd'hui délaissées, et qui constituent désormais l'irrémédiable horizon physique d'un territoire grand comme un continent. Dans ENERGODAR se mêlent l'intérêt pour la reproductibilité de l'architecture (avec la ville de Pripyat, à côté de Tchernobyl, comme matrice aux autres) et sa fossilisation, des réminiscences de la « zone » dans le film
} d'Italo Calvino et des univers de Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares. Pour son prochain film, Louidgi Beltrame est parti cet été à Rio de Janeiro, filmer la Villa das Canoas construite par Oscar Niemeyer au début des années 1950, mais pratiquement jamais habitée. Dans ce même rapport au temps, à l'histoire, au paysage et à l'objet, il pose une nouvelle fois la question : quand l'architecture perd sa fonction, que devient-elle ?Louidgi Beltrame. ENERGODAR, à la Fondation d'entreprise Ricard, 12 rue Boissy d'Anglas, Paris, jusqu'au 23 décembre 2010. www.fondation-entreprise-ricard.comPhotos : Louidgi Beltrame, ENERGODAR, vidéo 37', 2010. Courtesy de l'artiste et galerie Jousse Entreprise, Paris