
Les étagères montent jusqu’au plafond, freinant la déambulation et clôturant le regard. Des bustes défigurés à la manière des invalides de guerre, des masques africains, des journaux d’époque et un artisanat de tranchée – objets fabriqués par les poilus à partir de rebuts : figurines, médailles – en garnissent les rayonnages. On se croirait dans un cabinet de curiosités, à la différence près que les "perles d’estomac" ou autres singularités de la nature (naturalia), prisées par les collectionneurs du XVIIe siècle, se couvrent d’une patine morbide. Aux "chambres des merveilles" peuplées de trésor se substituent des archives de malheur. Même les objets utilitaires sont taillés dans des casques ou des obus, matière belliqueuse recyclée en une industrie de la survie, art né du chaos. Ici, au cœur du Fridericianum de Kassel, l’un des premiers musées publics d’Europe, Kader Attia détourne le principe de la collection et de l’exposition pour convoquer l’histoire de l’Occident à une échelle individuelle et collective.
La laideur de la guerre
Avec Kader Attia, la guerre a avant tout un visage. Bien réel : celui des gueules cassées, reproduites en bois et à l’identique par des artistes sénégalais contemporains. Les mutilations sont synthétisées par des arêtes brutales, dans la tradition de la sculpture africaine. Ainsi figée, la difformité n’en est que plus insupportable. Sourire grimaçant prolongé par un corps tentaculaire qui, d’étagères en objets exposés, recompose le passé à partir du présent. Au cœur de cette anatomie, un diaporama palpite. Impitoyable pour l’œil qu’il blesse par la violence des images projetées. Le film confronte des portraits de gueules cassées et des statues africaines brisées puis réparées tant bien que mal avec des agrafes. Les photos d’archives, très difficiles à regarder, sont doublées par leurs jumelles de bois. Le parallèle est saisissant, impressionnant. Il raconte une histoire sans parole où l’on devine les liens complexes existant entre l’Occident et ses colonies et les traumatismes vécus en commun.
Syncrétisme
L’artiste ne cesse de nous le répéter au fil de ses œuvres (dont on peut voir une sélection au MAM de Paris jusqu’au 19 août) : la mémoire est instable. Elle se remodèle comme une boule d’argile constamment humidifiée. On a beau la figer dans la pierre ou dans le béton, en des mémoriaux, des musées d’histoire, elle continue de vivre sa vie en dehors des chemins qu’on voudrait lui faire prendre. Se nourrit de fiction. On a beau tenter de l’oublier elle ressurgit, creuse ses cicatrices, craque à la manière des vieux planchers en bois. Elle trouve ici une plasticité nouvelle. The Repair scelle en un même espace le passé de l’Occident et de ses colonies. Kader Attia fait œuvre de syncrétisme. Il réunit deux cultures, deux histoires qui s’interpénètrent pour en faire une seule. Au final, ce qu’on croyait être une œuvre de dénonciation (de la domination occidentale, du mépris des troupes "noires" au sein de l’armée française) est un acte de réconciliation. En psychologie, on parlerait de résilience.
