
Qu'est-ce qui fait qu'une photographie est considérée comme une oeuvre d'art alors qu'une autre obtiendra tout au plus le statut de document ? La qualité esthétique pour la première, la recherche de détails, une reproduction fidèle de la réalité sans interprétation pour la seconde ? Soit, mais toute photographie ne peut-elle être considérée comme le témoignage d'une époque et par conséquent avoir un caractère documentaire ? A l'inverse, ne peut-on apprécier la beauté intrinsèque d'une image documentaire, ses qualités plastiques, et ce alors même que son auteur n'avait aucune préoccupation esthétique lorsqu'il a pris le cliché ?C'est sur cette ambiguïté du statut de l'image au XIXème siècle que porte l'exposition du Musée d'Orsay.La plupart des photographies présentées, une soixantaine au total, ont été conçues à des fins utilitaires en tant que témoignage, preuve, mesure. En effet, il s'agit souvent de commandes précises en particulier de l'Etat qu'il soit français - Second Empire, Troisième République - ou américain - armée du Nord lors de la Guerre de Sécession - ou encore d'une municipalité comme celle de Glasgow. Il s'agit donc d'une présentation des applications documentaires de la photographie au XIXème siècle dans des domaines divers : astronomie, microphotographie, architecture, topographie et géologie. En 1910, le Congrès international de photographie de Bruxelles donnait cette définition du cliché documentaire : "image qui doit pouvoir être utilisée pour des études de nature diverse, d'où la nécessité d'englober dans le champ embrassé le maximum de détails possible. Toute image peut, à un moment donné, servir à des recherches scientifiques. Rien n'est à dédaigner : la beauté de la photographie est ici chose secondaire, il suffit que l'image soit très nette, abondante en détails et traitée avec soin pour résister le plus longtemps possible aux injures du temps". Pourtant c'est justement la beauté de ces clichés documentaires que l'exposition s'efforce de mettre en avant. Le documentaire n'exclut donc pas l'esthétique. L'exposition rejoint ainsi le point de vue des avant-gardes photographiques de l'entre-deux-guerres qui ont réconcilié les deux notions, jusque là antagonistes, d'art et de document en consacrant l'avènement d'un « art documentaire ». Certaines images documentaires réalisées au siècle précédent sont alors élevées au rang d'oeuvres d'art. C'est le cas notamment des clichés d'Eugène Atget, modeste photographe qui avait entrepris de recenser méthodiquement le Vieux-Paris et s'était autoproclamé fournisseur de « documents photographiques pour artistes ». C'est plus dans le choix des thèmes et dans leur mise en valeur que par sa technique somme toute ordinaire (il ignorait le flou et la surimpression) que ce photographe mérite de retenir notre attention. Ainsi parmi les six photographies proposées d'Atget celle intitulée Baraque de chiffonnier prise entre 1902 et 1914 qui montre les conditions de vie dramatique de cette catégorie de population ou encore une photographie de l'Ancien hôtel des archevêques de Lyon, 58 rue Saint-André-des-Arts (1900) où l'on remarque à côté de la porte d'entrée magistrale une petite pancarte toute simple sur laquelle il est écrit « appartement à louer ». Autre moment fort de l'exposition, un magnifique panorama, gigantesque relevé topographique de plus de cinq mètres de long du siège de Sébastopol, réalisé en Crimée en 1855-1856 par le colonel Langlois. Ces clichés ont été pris de la Tour Malakoff lors d'une mission officielle destinée à célébrer la première grande victoire militaire du Second Empire, pour laquelle le peintre d'histoire était assisté de l'architecte Léon Méhédin.On notera également l'attention exceptionnelle portée aux détails par Auguste Salzmann lors de son voyage à Jérusalem en 1854 avec parmi l'une des six photographies proposées Jérusalem, enceinte du temple, moulure judaïque formant le pied droit de l'une des portes romaines. Ces gros plans, qui définissent en grande partie sa vision photographique, sont en fait une recommandation de l'Académie des Inscriptions et des Belles Lettres avant le départ de Salzmann. Cela illustre parfaitement la conception de la photographie à cette époque : le photographe doit reproduire le plus fidèlement possible avec le maximum de netteté et de détails les objets et les choses. Pourtant, malgré leur fonction documentaire, la beauté de ces images est indéniable. C'est également ce qui ressort des clichés pris par Edouard Durandelle lors de la construction du Nouvel Opéra de Paris vers 1874 qu'il s'agisse des Pilastres du grand foyer, du Cheneau de la lanterne de la salle ou bien des Masques des cheminées des bâtiments de l'administration. Ou bien encore des photographies d'Edouard Balbus chargé de couvrir le chantier de construction du Nouveau Louvre. Ce dernier prend alors plus de deux mille clichés qui font l'admiration du journaliste Ernest Lacan. Balbus fut par ailleurs envoyé par le gouvernement dans la vallée du Rhône en 1856 lors des inondations qui touchèrent Lyon et sa région. Le photographe a alors privilégié le grand format ce qui confère à ses clichés une grande monumentalité. On peut aussi évoquer les photographies de George N. Barnard, photographe de l'armée du Nord qui a suivi une partie de la campagne du Général Sherman en 1864 lors de la Guerre de Sécession reproduisant les sites de batailles à des fins de témoignage mais aussi celles des divers photographes ayant participé aux explorations de l'Ouest américain (The Royal Gorge - Grand Canon of the Arkansas prise entre 1870 et 1880 par William Henry Jackson (reproduction à consulter sur le site du musée). Il est clair que désormais les images documentaires s'efforcent d'informer tout en séduisant. Citons enfin les magnifiques clichés de Thomas Annan qui a réalisé, à la demande des autorités municipales, un reportage photographique sur les quartiers insalubres de Glasgow avant leur démolition. A la préoccupation documentaire s'ajoute clairement chez Annan une préoccupation que l'on peut qualifier d'esthétique notamment à travers la recherche du pittoresque. Ainsi les ruelles sombres, étroites et tortueuses ont contraint le photographe à poser son appareil au milieu de la chaussée et à photographier les ruelles en enfilade. Mais celui-ci a parfois ajouté quelques détails comme des nuages ou a effectué quelques retouches en rendant par exemple plus blanc le linge séchant aux fenêtres. Cette galerie de photographie fait figure de véritable havre de paix au coeur du Musée d'Orsay. En effet, lorsqu'on y pénètre, le brouhaha général semble s'estomper comme par magie et en contemplant ces clichés d'un autre siècle, on a parfois l'impression que le temps s'est arrêté. En réalité, peu de visiteurs osent s'aventurer dans la galerie. Certains font quelques pas avant de rapidement rebrousser chemin lorsqu'ils s'aperçoivent que les oeuvres exposées ne sont « que » des photographies. D'autres, plus téméraires, font le tour des trois salles mais d'un pas rapide en jetant simplement un coup d'oeil furtif aux clichés. Dommage. Car s'il est vrai que le Musée d'Orsay possède bien d'autres trésors que ces quelques dizaines de photographies, cette expo mérite tout de même qu'on s'y attarde un peu plus que les cinq minutes réglementaires. La beauté documentaire, 1840-1914Galerie de photographie, rez-de-chaussée. Musée D'Orsay, 1 Rue de Bellechasse, 75007 Paris. Tél. 01 40 49 48 14. Métro : Solférino, RER C : Musée d'Orsay. Tarif : 7 euros, tarif réduit: 5 euros.Jusqu'au dimanche 29 juin 2003[illustration : William Henry Jackson, La Gorge royale du Grand canyon de l'Arkansas, Colorado, Epreuve sur papier albuminé (détail), Paris, Musée d'Orsay, DR, Photo Patrice Schmidt]