L'expo "Paires et Séries", Matisse au Centre Pompidou Cent fois sur le métier remettre son ouvrage

03/04/2012 - 17h29
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matisse pompidou
Que les choses soient bien claires. L’amateur d’art boulimique n’y trouvera pas son compte. L’exposition "Paires et Séries" présentée au Centre Pompidou jusqu’au 18 juin, est bien plus modeste qu’il n’y paraît — soixante œuvres contre quatre cent cinquante pour sa voisine "Danser sa vie". Elle n’en est pas moins incontournable.
L'auteur
Céline Piettre

Peu de toiles mais des chefs-d’œuvre. Une suite de nus exceptionnelle. Des tableaux jumeaux et des séries enfin réunis (cf. La Blouse roumaine et Le Rêve). Le tout retraçant chronologiquement la prolifique carrière du peintre à partir d’un élément fondateur de son processus créatif : la répétition.


Faire et défaire

Chez Homère, Matisse serait une Pénélope, défaisant chaque nuit sa tapisserie pour la reprendre inlassablement au matin suivant, selon une logique un poil sisyphéenne, un cheveu compulsive. A la différence près que, chez le peintre, la déconstruction, les retours en arrière ou le surplace, la reprise du même sujet selon de multiples variations de cadre, d’angle de vue et de couleur, participent à une réflexion sur la forme et la définition de l’art. Pénélope voulait retarder son remariage forcé jusqu’au retour d’Ulysse, son époux. Matisse, lui, veut  devancer le temps de la peinture. Il la propulse dans la modernité, interrogeant  sans cesse la représentation, les rapports entre le dessin et la couleur, l’extériorité du visible et l’intériorité du créateur.


Quittons un instant le Centre Pompidou et transportons-nous dans l’atelier du peintre, à Paris quai Saint-Michel ou à Nice, rue Désire-Niel. Plusieurs toiles, de même format sont posées contre le mur. Certaines semblent inachevées. D’autres sont envahies par la couleur. A partir de 1930, des photos, représentant les étapes successives du travail, recouvrent le sol. Le même sujet – des poissons rouges ou une jeune femme dans un intérieur – est décliné de l’impressionnisme au cubisme, traité en volume ou en aplats colorés. Impossible d’identifier au premier coup d’œil l’étude de la toile, l’esquisse du tableau fini. Tous forment un ensemble imbriqué, un work in progress. Au final, pour Matisse, le sujet ne compte pas. Le processus, inséparable de "l’humeur" du peintre, à lui seul fait œuvre. Le sujet devient une part de lui-même.


Variations sur le même thème

Ici, la répétition n’est pas mortifère mais génératrice de nouveauté. "L'artiste doit voir toutes choses comme s'il les voyait pour la première fois" nous-dit le peintre. En manifeste, les deux versions des Capucine à la danse,  la New-yorkaise (MET) et la Moscovite (Musée Pouchkine), présentées côte à côte dans l’exposition. Peu de différences en apparence. Trois grâces en lévitation font la ronde à l’arrière plan d’un bouquet de fleurs qui en copie les courbes. Et pourtant, de l’une à l’autre, la touche modifie complètement l’atmosphère. Insaisissable, furtive, effleurant à peine la toile jusqu’à la laisser vierge par endroits (danse I), la couleur dévore les contours des figures de la Danse II. Plus radicalement opposées, les vues sur Notre-Dame-de-Paris, peintes la même année (1914), condensent à elles seules vingt ans d’histoire des formes, entre un impressionnisme vibrant (la cathédrale rose de soleil) et une abstraction métaphysique, monochrome bleu simplement traversé de lignes de force, fenêtre ouverte sur le spirituel.

Ces variations, plus ou moins infimes, conduisent Matisse sur la voie d’un dépouillement progressif, jusqu’à l’apothéose minimale des Nus bleus, silhouettes de femme en papiers gouachés découpés qui clôturent le parcours. "Les détails nuisent à l’émotion". D’un simple trait, le peintre réussit à donner le sentiment changeant d’un corps nu, comme dans la superbe série de croquis à l’encre et au fusain datant de l’année 1941.


Les feuillent crient, les rouges se mangent !

Grâce à ces "paires et séries" donc, c’est toute la méthodologie de Matisse qui s’éclaire, limpide. Pas besoin de multiplier les toiles, la sélection suffit à rendre compte de l’essence de son travail. A force d’être doublés, parfois triplés, répétés et déclinés dans le temps en strates archéologiques, les motifs, les sujets, s’épuisent au profit de la couleur. Source d’émotion pure.


"Dans la Nature morte au magnolia, j'ai rendu par du rouge une table de marbre vert ; ailleurs, il m'a fallu une tache noire pour évoquer le miroitement du soleil sur la mer". Matisse cherche (et trouve) la couleur juste, "exacte" et non pas "réelle", celle qui pique la langue et fait saliver celui qui la regarde. Sa peinture est douée de magie. Elle frappe le regard, anime le toucher, stimule l’ouïe, convoque l’odorat, pour une jouissance synesthésique. La lumière brûle les yeux et le vent caresse la peau nue dans un parfum de nuit. La mer chuchote, le sable crisse, les feuilles crient, les rouges se mangent, les lignes sinueuses jouent leur petite musique ! Chez Matisse, l’émotion jaillit du pinceau et rend l’art plus vivant que la vie même. Une beauté pluri sensorielle que l’on redécouvre avec bonheur. Dommage que les textes de l’exposition soient parfois étrangement hermétiques (le verbe "subsumer" dans le panneau introductif !), s’opposant à la simplicité de l’œuvre et à la vocation grand public du centre Pompidou…

Par Céline Piettre
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