L'ego-trip qatari de Takashi Murakami

05/02/2012 - 14h17
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L'ego-trip qatari de Takashi Murakami
L'auteur
Piettre Céline
Céline Piettre

 

 

 

La prochaine exposition de l'artiste japonais Takashi Murakami, qui s'ouvre le 9 février à Doha (la capitale du Qatar), est à la (dé)mesure de sa carrière. Colossale - plus de soixante oeuvres, dont une peinture de 100m de long qui encercle les 7000 m2 du Al-Riwaq Exhibition Hall du Musée des arts d'Islam. Autant colorée et extatique que faussement débonnaire - les fleurs côtoient les monstres. Et aussi modeste qu'un jéroboam de Dom Pérignon millésimé emballé dans un tapis persan. Avec vue sur la mer en prime. Expo-blockbuster

 

Le lieu (sérieux concurrent de Dubaï), le titre (Murakami-Ego), le commissaire (Massimiliano Gioni, futur directeur de la Biennale de Venise 2013), la vocation rétrospective de l'ensemble, tout concourt à faire de cette exposition un événement. La scénographie a d'ailleurs des allures de parc à thème ou d'attraction, de métropoles clignotantes. Chapiteau-écran de cinéma, animation numérique, toiles et piédestaux monumentaux. Et pour la placer d'emblée sous le signe de l'égo qu'elle met justement en scène, le portrait gonflable de Murakami accueille le visiteur. Ce dernier entre de plain-pied dans l'univers de l'artiste, encore plus outrancier, plus boursoufflé qu'à son habitude.De la finesse dans un monde de brute?Les contempteurs de Murakami vont s'en donner à coeur joie. L'exposition réunit tout ce qu'il y a de pire chez le créateur-entrepreneur : du cher, du gros, du voyant, du kitch. Mais de meilleur aussi: une forme d'art-divertissement épicé au wasabi, trempé dans une ironie juteuse, assaisonné d'autodérision, qui s'avale trop vite et se digère mal. C'est-ce que veut l'artiste justement, par son esthétique « kawaï » (mignon) nourrie aux mangas : exhiber une monde globalisé, consumériste et obsessionnel. L'exposition est un furoncle prêt à exploser. La bulle-symptôme d'une psychose hallucinogène collective. Takashi Murakami fait son beurre (rance) de notre débauche contemporaine. Et on peut lui reprocher à raison, comme à un Jeff Koons ou à un Maurizio Cattelan, de pousser le bouchon un peu trop loin (jusqu'au Qatar!) et d'en tirer d'indécents bénéfices. Mais on oublie aussi, souvent, d'apprécier la finesse de certains aspects de son travail. Chez Murakami, il y a plusieurs couches. Sous l'épiderme, superficiel, le derme de l'oeuvre se fait délicat et plus dense. Une fois découvert, on s'étonne de sa maîtrise des techniques traditionnelles japonaises comme la peinture à la feuille d'or sur âme de bois. On reconnaît enfin ses références érudites au Bouddhisme, au cinéma occidental et à l'art de Ogata Kôrin. En grattant encore un peu, on prend la mesure de son engagement envers la jeune création japonaise (à qui il consacre une partie des revenus de son atelier-entreprise). Et qu'on soit millionnaire qatari ou simple amateur d'art, on devrait sortir de l'exposition de Doha un peu sonné, nauséeux et une peur douceâtre au ventre, comme après un tour de grand huit sans ceinture de sécurité.

 

Takashi Murakami, Tan Tan Bo Puking - a.k.a. Gero Tan, 2002. Acrylique surtoile montée sur bois. 360 x 720 x 6,7 cm (4 panneaux). Unique. Courtesy Galerie Perrotin.  

 

 

 

Par Céline Piettre

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