
- Vos impressions ? L'événement au Jeu de Paume sur les forums de Flu. C'est dense. L'ensemble du Jeu de Paume-site Concorde est dévolu au rôle de l'image comme relais de l'information - qu'elle décrypte ou soit accompagnatrice, actrice aussi, des événements historiques. « L'événement, c'est une notion historique, philosophique et journalistique. C'est la relation entre le fait qui arrive, indécidable et sa représentation, quelque chose de réfléchi, de technique » , commente Michel Poivert, commissaire de l'exposition, qui se déploie à travers cinq exemples : la bataille, l'exploit, l'attentat, la révolution sociale, la destruction des symboles. D'abord la Guerre de Crimée (1855), premier conflit où l'image ait agi sur l'opinion. Puis le 11 septembre 2001, figure véritable de la guerre moderne. Ensuite la conquête de l'air, à l'aube du vingtième siècle. Enfin les premiers congés payés (1936) et la chute du mur de Berlin (1989). L'intérêt de la première partie tient surtout aux limites techniques dont elle témoigne : les images n'impriment pas les batailles, mais viennent après-coup et montrent les régiments et les décors des combats, mis en scène. Idem pour l'exploit à la fois sportif, technique et humain, qui dévoile surtout comment l'événement se drape dans le spectaculaire.De la construction des mythesConcernant les premiers congés payés, ce qui surprend, c'est l'utilisation des images à des fins de propagande du bonheur. Car pour historique qu'il fut, l'événement fut élevé au rang de mythe : celui des départs massifs et de la découverte de la mer, de la montagne, de la campagne. Bien sûr cela a existé, mais la réalité fut plus modeste. Et la vraie pratique généralisée des vacances prit plus de temps qu'un seul été. L'occasion de revoir les très beaux clichés champêtres d'Henri Cartier-Bresson où l'insouciance s'affiche en noir et blanc, et le corps se délecte de sa liberté, entre jeux, camping, toilette aux portes de Paris.Le grand choc de l'expo vient, sans surprise, de la salle consacrée à l'attentat du World Trade Center. Car elle ne joue pas - seulement - sur l'émotion, mais démontre, avec ce mur de unes de quotidiens américains (une centaine au total) comment les choix éditoriaux se font. Egalement comment un mythe se construit, avec le parallèle entre l'image des pompiers hissant un drapeau sur Ground Zero, en 2001, et celle de Joe Rosenthal datée... du 23 février 1945, et dont Clint Eastwood a fait son film {Mémoires de nos pères}. Image détournée, multipliée à des fins de merchandising patriotique. Au centre de la pièce, une boîte blanche, saisissante, d'images sur le vif : des visages hébétés, des embrassades, le recueillement, une poupée d'enfant abandonnée dans les gravats. Et, troublant écho que ce mot punaisé sur une grille par une femme pompier : « A vous tous, qui prenez des photos, je me demande si vous voyez vraiment ce qui se passe ici... C'est le lieu d'une tragédie, pas un site touristique. Qu'est-ce qui vous fait penser qu'on peut capturer la douleur, la peine, la perte et la confusion ? » Viva, un collectif mythiqueA Sully, on plonge en territoire Viva. Une agence au fonctionnement démocratique, un collectif mythique, un laboratoire de formes, dont les membres, parfois catalogués comme doux utopistes, se sont interrogés, inlassablement, sur le rôle du photojournalisme dans la société. Martine Franck, Hervé Gloaguen, Guy Le Querrec, Richard Kalvar (ensuite rejoint par François Hers et Jean Lattes) se rencontrent à l'agence Vu, qu'ils quittent en 1972 pour fonder Viva, soutenus par William Klein, qui leur laisse ses archives en distribution. Structure communautaire, plus que commerciale - elle fermera ses portes après dix ans seulement -, militante, alternative aux grandes agences d'alors, Viva porte un regard singulier sur son époque. L'exposition présente les clichés de ses fondateurs, des photographes qui les ont accompagnés, en France et à l'étranger. Les reporters sont aux côtés des employées de Lip en colère ou des ouvrières agricoles. En noir et blanc, s'affichent manifestations et scènes de rue, plongées dans les hôpitaux, les maisons de retraite, les familles françaises, les portraits (Topor, Foucault, Mitterrand) et le témoignages culturels au long cours, comme ce très beau sujet consacré au Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine, que Martine Franck a suivi pendant près de 20 ans. Des témoignages bruts, souvent forts. Et finalement humbles, comme en témoigne cette phrase de François Hers, qui récuse l'idée d'un photographe au service d'une cause. « Pour moi, un photographe c'est quelqu'un qui ne sait pas pourquoi il fait des photos, qui navigue sur une mer d'inconscient et se donne des repères, pour organiser son action et maîtriser ses angoisses. » {L'Evénement}, les images comme acteurs de l'histoire au
site Concorde jusqu'au 1er avril. {Viva 1972-1982} au Jeu de Paume-Hôtel de Sully jusqu'au 8 avril. Illustrations : - Léon Gimpel {Issy-les-Moulineaux}. Départ du dirigeable militaire " Le Temps " pour la revue du 14 juillet 1911 Coll. Société Française de Photographie. Tous droits réservés. Plaque de projection, 9 x 12 cm. - Thomas Ruff, {jpegny02 2004}, New York, galerie David Zwirmer c-print sur diasec 269 x 364 cm - François Hers, {Lynchage}, Braga, Portugal, 1975 © François Hers- Michel Delluc, {Valéry Giscard d'Estaing, Jacques Chirac.} Métro de Paris 8 août 1977 © Michel Delluc
Par Nedjma Van Egmond