
Hervé Guibert fut un grand écrivain. Enfant adoré d'une période, les années 1970-1980, où l'art était encore un sujet littéraire, et les artistes des témoins ordinaires, il fut le portraitiste d'un temps qui semble aujourd'hui bien peu morose, débrouilleur des angoisses contemporaines, et surtout analyste méthodique des moindres instants de sa vie décrits notamment dans le film {La Pudeur ou l'Impudeur}, réalisé quelques temps avant sa mort, en décembre 1991, des suites d'une tentative de suicide, elle-même due aux souffrances liées au Sida. Hervé Guibert ne fut pas un immense photographe. On peut lui reprocher certains maniérismes ou certaines évidences, une volonté trop visible de vouloir faire de « belles images ». Mais l'exposition de la Maison européenne de la Photographie permet, à partir des 200 photographies de l'écrivain, de recoller les morceaux d'une mythologie personnelle consciencieusement bâtie. Comme un roman.« Si l'on commence, pourquoi s'arrêter ? »Critique photo au journal {Le Monde} de 1977 à 1985, Hervé Guibert nécessairement s'intéresse à la photographie, instrument instantané de retranscription du réel. « {La photographie parle, ou plus exactement exprime quelque chose que l'écriture a vocation de parachever} » : pour l'auteur d'{
}, la photographie fut « {une occupation malsaine et funèbre} ». Pratique obsessionnelle, compulsive (« {Si l'on commence, pourquoi s'arrêter ?} », écrit-il), la photo lui permet de conjurer le temps et est abordée par Hervé Guibert par tous les angles, en tant que théoricien, critique, photographe lui-même, mais aussi modèle.L'exposition de la MEP rend compte de l'habitude quasi quotidienne d'Hervé Guibert de faire le récit de sa vie image par image, comme un véritable roman-photo tel celui réalisé en 1980 au sujet de ses grand-tantes Suzanne et Louise. Ecriture et photographie se mêlent chez cet inlassable épistolier : images de ses amants, des lieux visités, de ses diverses résidences. «{ J'aime dans le travail le moment où il décolle imperceptiblement vers la fiction après avoir pris son élan sur la piste de la véracité} », dit Hervé Guibert. La table de travail, en particulier, est cette « piste d'envol », et l'un de ses sujets favoris en photographie. Exposant machine à écrire, feuillets et stylo dans des compositions très étudiées, sur un bureau semé d'images référentielles, Hervé Guibert met en scène son bureau comme un autoportrait symbolique, et construit ainsi son propre mythe, celui de l'écrivain à la tâche.« Accompagner son âme dans ses transformations »Hervé Guibert était beau. Une bonne part de la fascination qu'il continue à exercer provient de la beauté de son visage peu expressif, à la moue boudeuse et aux yeux clairs, magnétiques (auxquels font écho ceux, « d'orfèvrerie », d'Isabelle Adjani, qu'il photographia à de multiples reprises). Obnubilé par sa propre image, le photographe assume son narcissisme : « {Ce qu'on dénigre comme narcissique n'est-il pas le moindre intérêt que l'on doit se porter pour accompagner son âme dans ses transformations ?} », s'interroge-t-il. L'écrivain-photographe connaît son histoire de l'art et se place résolument dans la tradition picturale de l'autoportrait. Mises en évidence dans sa bibliothèque ou sur son bureau, des reproductions d'oeuvres célèbres montrent ses influences, notamment les autoportraits de Rembrandt, ou {L'Homme blessé} de gustave courbet. A cet autoportrait en martyr du peintre d'Ornans fait écho, par opposition, une image que l'on retrouve souvent, celle du portrait de Bonaparte au pont d'Arcole par antoine-jean gros. Il s'agit là d'une image du héros en pleine conquête. Le jeune général est à la veille de la gloire. L'image précède l'histoire, qui reste encore à écrire. {Hervé Guibert photographe}, à la Maison européenne de la Photographie, du 9 février au 10 avril 2011. www.mep-fr.orgIllustrations :. Hervé Guibert, {Autoportrait}, New York, 1981 © Christine Guibert. Hervé Guibert, {Sienne}, 1979 © Christine Guibert / Collection Maison Européenne de la Photographie, Paris. Hervé Guibert, {La bibliothèque}, 1987 © Christine Guibert / Collection Maison Européenne de la Photographie, Paris