
La polémique aura porté ses fruits. Avec une photographie, {Untitled} (1972), d'un jeune couple en plein préliminaires, la une de {Libération} du jeudi 7 octobre, consacrée à Larry Clark, a connu un grand succès, en kiosque et sur Internet. Le même jour, une foule de journalistes se pressait au Musée d'Art moderne de la Ville de Paris autour du photographe, qui déjà avait tout dit à propos de l'interdiction de l'exposition aux moins de dix-huit ans, c'est-à-dire à ceux-là mêmes qu'il photographie depuis près de cinquante ans. L'artiste, furieux mais bénéficiant aussi d'un joli coup de pub, posait aux côtés de Christophe Girard, qui se réjouissait avec une bonne dose de culot du « {geste de liberté très fort} » de la Mairie de Paris, osant exposer tout l'oeuvre de Larry Clark. Tout, mais pas pour tout le monde, oublia de préciser l'adjoint à la Culture, sous prétexte que certaines oeuvres seraient susceptibles de tomber sous le coup de la loi protégeant les mineurs. « Moi cherchant à redevenir un adolescent »Là où un simple avertissement, comme on en voit souvent dans les expositions, aurait suffi, le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris a préféré caché aux yeux des plus jeunes une réalité qui pourtant leur est parfois familière. Car que voit-on ici ? Pendant la majeure partie de sa carrière, Larry Clark a photographié ou filmé ({Kids->http://cinema.fluctuat.net/films/kids/]}, {[Another Day in Paradise->http://cinema.fluctuat.net/films/another-day-in-paradise/]}, {[Bully->http://cinema.fluctuat.net/films/bully/]}, {Ken Park}, {[Wassup Rockers}) des adolescents dans leur intimité, parfois la plus crue et la plus dérangeante. Oui, on voit beaucoup de sexes, de seringues et de revolvers. Larry Clark montre que la jeunesse peut parfois être moche. Parfois aussi elle est flamboyante, comme dans cette photo de {Lonnie} (1963), figure angélique en contrapposto, les mains sur les hanches, qui évoque une sculpture de la Renaissance italienne, ou dans la série récente (2003-2010) consacrée à Jonathan Velasquez, jeune latino de Los Angeles dont on voit l'émouvant passage de l'enfance à l'âge adulte. Larry Clark, qui dit être passé à côté de son adolescence, est fasciné par cet âge, auquel il fait depuis près de cinquante ans un retour constant. «{ Le sujet d'un grand nombre de photos, c'est moi cherchant à redevenir un adolescent, pour donner corps à cette période, dont j'ai le sentiment d'avoir été privé} », rappelle-t-il. Le titre même de l'exposition, {Kiss The Past Hello}, est un appel heureux vers un retour au passé, aussi difficile soit-il, une réconciliation avec les fantômes de la jeunesse.Retour à l'ordre moralTaxer les images de Larry Clark de pornographie, ou même de voyeurisme, c'est faire une monumentale erreur de jugement. Fabrice Hergott, directeur du musée, le rappelle dans le catalogue de l'exposition : « {Ici, pas de regard avide de consommateur, pas de corps-objet instrumentalisé et formaté pour des émotions comptables, pas de cannibalisme dissimulé, mais au contraire une complicité et une sympathie hors mesure entre les sujets et le photographe} ». En effet, tout est question de regard : il y a pornographie lorsque le regard reste à l'extérieur, lorsque l'empathie a déserté et que l'expérience du regardeur est solitaire. Porter un regard de pornographe sur ces scènes (la plupart bon enfant), c'est désigner la sexualité des adolescents comme mauvaise, c'est donc aussi rejeter sa propre expérience adolescente (si tant est qu'on en ait eu une) au purgatoire. Contrairement à ce que clame Christophe Girard, il s'agit bien là d'autocensure, et d'un retour affligeant de la morale dans un champ, l'art, qui doit lui rester étranger. {Larry Clark. Kiss The Past Hello}, au Musée d'Art moderne de la Ville de Paris, jusqu'au 2 janvier 2011.www.mam.paris.frIllustrations :1. Larry Clark, {Untitled}, 1972. Courtesy of the artist, Luhring Augustine, New York and Simon Lee Gallery, London2. Larry Clark, {Jonathan Velasquez}, 2003. Courtesy of the artist, Luhring Augustine, New York and Simon Lee Gallery, London3. Larry Clark, {Untitled}, 1971. Courtesy of the artist, Luhring Augustine, New York and Simon Lee Gallery, London4. Larry Clark, {Billy Mann}, 1963. Courtesy of the artist, Luhring Augustine, New York and Simon Lee Gallery, London