
Première rétrospective parisienne consacrée au célèbre « faiseur d'images », l'exposition « Goudemalion, Jean-Paul Goude », jusqu'au 18 mars au Musée des arts décoratifs, fait événement. Dès son inauguration, les foules accourent pour voir de leurs propres yeux la locomotive du défilé du Bicentenaire de la Révolution, qui occupe toute la nef centrale. Les articles se multiplient, même dans les supports d'ordinaire peu friands des sujets culture. Un engouement immédiat, sans préliminaires, qui confirme le sex-appeal de Jean-Paul Goude, intact comme au moment fort de sa carrière, du temps des films publicitaires pour Chanel ou Kodak.
Goudemania
Car qu'il soit photographe, directeur artistique ou réalisateur, qu'il travaille pour la publicité ou la presse, l'homme a l'art de l'image, l'oeil aiguisé et le clic-clac incisif. Les années 1980 se souviennent de ses femmes girafes aux anatomies remodelées à coup de ciseaux (la fameuse « French Correction »). La génération 1990 s'éprend de Vanessa Paradis en oiseau gracile - un vrai conte de fée pour parfumeur - et des colères féminines de la pub Egoïste. Joyeuses à regarder, faciles à digérer - le papier glacé des magazines aide à faire glisser le tout - les images de Goude s'impriment sur la rétine comme sur une pellicule.
Il est vrai que l'homme a de l'esprit, le sens du rythme et de la couleur, le goût du risque et de l'ironie et un respect de la différence (notamment par son engagement aux cotés des communautés noires et homosexuelles dans les années 1970). Et l'exposition des Arts déco, qui réunit 40 ans d'un parcours éclectique, lui ressemble. Dessins, objets, images photographiées ou filmées retracent avec une certaine virtuosité cette mythologie personnelle devenue mythe collectif, et dont la femme occupe, irrémédiablement, le centre.
Et Goude créa la femme ?
Mais quelle est-elle vraiment cette femme goudemalienne, désirée et adulée, muse, modèle et compagne (Radiah et Grace Jones), photographiée sous toutes les coutures, disproportionnée (Farida portant Azzedine Alaïa), masculinisée (Laetitia Casta pour les Galeries Lafayette), animalisée (Grace Jones en panthère)? Si Jean-Paul Goude la sauve de son destin publicitaire de ménagère et de femme objet au service des marques de rasoir, s'il met en avant sa fantaisie, l'émancipe, la poétise, elle n'en reste pas moins avant tout un motif. Un ensemble de lignes et de courbes à agencer et réagencer. Une construction, comme sur la photographie Carolina de 1976, où la jeune femme nue porte sur sa croupe une coupe à champagne prête à être remplie, l'arc de son corps répondant à la trajectoire du liquide jaillissant de la bouteille.
L'image choque aujourd'hui. Non plus car elle met en scène une mannequin noire, ovni dans le paysage pâlichon des années 1970 ou qu'elle célèbre une nudité libérée des tabous sociaux, mais parce qu'elle véhicule une certaine idée de la femme et de la beauté, involontairement ou non. Si elle reflète les canons de l'époque et la sublimation typique de l'esthétique publicitaire, cette photo en dit long sur le fantasme goudemalien. Chez lui, la femme, jeune, ferme, sculpturale, a des vertus architectoniques (le corps porte, comme une table ou une voute) et sert notre fascination des images.
Dans le mythe grec, l'artiste Pygmalion, épris de sa statue, réussit, avec l'aide d'Aphrodite, à lui donner vie. Ovide dit que l'ivoire, devenant chair, « rougit », se fait tendre « telle la cire ramollie par le soleil ». Jean-Paule Goude, lui, procède exactement en sens inverse. Il transforme la femme en statue. La fige en des formes géométriques, quasi inflexibles. La sculpte à l'envi, opérant ainsi une sorte de déshumanisation. Un peu comme le marketing ethnique à la United Color of Benetton n'est plus vraiment apprécié de nos jours, la tendance décorative de la Galatée Goudemalienne nous gâche un peu le plaisir de la redécouverte de l'oeuvre.
Jean-Paul Goude, Carolina, New York, 1976. Photo peinte, © Jean-Paul Goude
Par Céline Piettre Follow @CelCle