
Inaugurée il y a bientôt deux mois, l'exposition Arman au Centre Pompidou a rencontré un faible écho dans la presse. Pourtant Arman, décédé en 2005 à l'âge de 77 ans, reste l'un des artistes français les plus connus à l'étranger, et certaines de ses oeuvres, notamment les {Colères} et les {Accumulations}, sont parmi les plus emblématiques de l'art de la seconde moitié du XXe siècle. Ainsi le piano explosé de {Chopin's Waterloo} (1962) ou l'accumulation de masques à gaz intitulée {Home Sweet Home} (1960), visibles au Centre Pompidou, font partie des icônes de l'art moderne.Contre le système des objetsMembre fondateur du Nouveau Réalisme, Arman produit à partir de la fin des années 1950 une critique en règles de la société de consommation et de l'invasion des objets (à la même époque, Georges Perec publie {
{Le Système des objets}), dont il annihile la valeur et le sens par une série d'actions, destructrices ou accumulatrices. Il s'agit pour l'artiste d'émietter le réel, à partir de divers protocoles d'altération des objets : n'en conserver que la trace à travers les Allures d'objets, enduits de peinture et passés sur la toile , les détruire par le feu ou les réduire littéralement en morceaux, lors d'actions qu'il nomme {Colères} et où il implique directement son propre corps (exercé par la pratique assidue des arts martiaux), ou encore accumuler des objets identiques ou trouvés (les {Poubelles}), au point de les rendre invisibles, dans une sorte de mimique sculpturale du all over peint. DécompositionOr l'exposition du Centre Pompidou, si elle rend fort bien justice à la démarche novatrice d'Arman, notamment à travers une série de films et de documents audio dans lesquels l'artiste l'explique et l'illustre, laisse au visiteur une sensation plutôt morbide. Au fil des années, l'oeuvre de la plupart des Nouveaux Réalistes (outre Arman, les principaux membres du groupe furent Yves Klein, Raymond Hains, Martial Raysse, Daniel Spoerri, Jean Tinguely et Jacques Villeglé) s'est en effet figée dans le temps, au point que le message majeur de ces artistes placer la vie au coeur de l'art et l'art au coeur de la vie ne parvienne plus à nous atteindre. La faute en revient-elle à la manière dont les musées présentent leurs oeuvres ? Il y a quatre ans déjà, l'exposition Yves Klein du Centre Pompidou désincarnait l'oeuvre d'un artiste qui visait l'immatériel, et dont l'influence reste encore vivace parmi la jeune génération d'artistes contemporains.Aujourd'hui, l'oeuvre d'Arman et des Nouveaux Réalistes paraît aseptisée, saisie dans une gangue muséale qui évite qu'elle ne tombe littéralement en poussière. Fixer la vie dans l'oeuvre d'art aura-t-il donc été un voeu pieux ? C'est ce dont témoignent les {Portraits-robots} d'Arman, accumulations dans des boîtes en verre d'objets personnels qui ont maintenant l'aspect de vielles fripes, ou certaines de ses {Poubelles}, dont le contenu organique saisi dans du plastique à polymérisation rapide est, quarante ans plus tard, en état de décomposition avancé. A la manière des reliefs de repas conservés par Daniel Spoerri, les {Tableaux-pièges}, force est de constater que l'oeuvre d'Arman et consorts supporte mal les affres du temps. Arman, au Musée national d'Art moderne, Centre Pompidou, Paris, jusqu'au 10 janvier 2011.www.centrempompidou.frLégendes des illustrations :Arman, {La Vie à pleines dents}, 1960 © ADAGP Paris 2010. Photo : Philippe Migeat. Collection Centre Pompidou, Dist. RMNArman, {Home, Sweet Home}, 1960 © ADAGP Paris 2010. Collection Centre Pompidou, Dist. RMNArman, {Arrêt de temps}, 1963 © ADAGP Paris 2010. Photo : Jean-Claude PlanchetArman, {Chopin's Waterloo}, 1962 © ADAGP Paris 2010. Photo : Adam Rzepka. Collection Centre Pompidou, Dist. RMN