
Les visages du sauvage Dans une scénographie qui reprend les codes du théâtre pour en révéler les coulisses, le scientifique Pascal Blanchard, spécialiste du fait colonial, et la conservatrice Nanette Jacomijn Snoep, brossent le portrait d'un Occident nourri au spectacle de la différence. Ici, le sauvage n'est pas seulement l'indigène (du « nègre » générique du XVe aux Indiens du XIXe), mais l'étranger au sens large : le lointain, le difforme, l'autre. A chaque époque, dans les défilés exotiques ou les théâtres de Londres, se côtoient les « freaks » (nains, handicapés etc. ) et les groupes ethniques : Sénagalais, Japonais, Orientaux Sur les portraits, les affiches publicitaires ou les premiers films des frères Lumière, le sauvage a de multiples visages. Il faudra attendre la fin du XIXe siècle et les « zoos humains » des expositions universelles et coloniales pour que l'exotisme se rationalise sur les bases malsaines des thèses raciales et isole l'indigène des autres « exhibés », jugé désormais inférieur à l'échelle d'un peuple. En montrant cette évolution, l'exposition redéfinit ce concept du sauvage et met à jour, par un renversement des regards, la sauvagerie d'une civilisation versée à la spectacularisation de l'autre. En cela déjà, l'exposition du quai Branly mérite sa palme. Exposer sans exhiberMais très vite, le visiteur d' « Exhibitions » ressent un certain malaise. Et si nous étions tombés, nous aussi, dans le piège du voyeurisme ? Captifs du paradoxe d'une exposition qui dénonce l'exhibition en la rejouant ? Une dérive que les commissaires ont heureusement anticipée, et intelligemment désamorcée en échappant au cycle infernal de l'anonymat. La « Vénus Hottentote », le fameux « What is it ? » du Musée Barnum retrouvent un nom, une date de naissance, une histoire. Les archives sont passées au peigne fin pour tenter de reconstituer le parcours et, dans le même temps, redonner une dignité aux « exhibés ». Le moindre détail biographique est reporté, ne serait-ce qu'une photo ou une origine géographique. Simple, mais systématique, ce principe muséographique, assorti à une recontextualisation historique, paralyse les effets de mise en scène. Et quand bien même on se laisserait séduire par la curiosité, la scénographie, avec son jeu de miroirs déformants, omniprésents à chaque étape du parcours, nous rappelle à notre positionnement et questionne notre regard. L'exposition au service d'un humanisme ? Par son propos, « Exhibitions » ne présente pas seulement un patrimoine matériel. Elle porte clairement un message sur la différence, au croisement de l'histoire des représentations, de l'ethnographie et du politique. On sent l'influence de Jacques Hainard, et de sa muséologie de la rupture. Comme l'a souligné cet ancien directeur du musée d'ethnographie de Genève, les objets exposés sont des « objets prétextes » au service d'une réflexion et d'un discours sur la société. L'exposition est prise de position sur le monde. Ce qui justifie ici le parrainage du Lilian Thuram, nommé commissaire général au titre de Président de la Fondation Education contre le racisme et pas uniquement pour attirer les foules et garantir son nouveau statut d'intellectuel ! Porteuse d'un humanisme, « Exhibitions » dénonce les préjugés à travers le récit historique, à l'image de l'excellent documentaire de Rachid Bouchareb présenté dans les salles, et ce avec tout le sérieux d'un commissariat scientifique d'une indéniable qualité. Mais l'exposition n'évite pas les tentations simplistes inhérentes à son propos. Le film choisi en guise de conclusion, qui donne la parole aux minorités en jouant sur le fil du pathos, fait perdre de leur force aux oeuvres exposées. Les assiettes-souvenirs de l'exposition universelle de Paris et leurs blagues racistes « Dame, un nègre ça a les idées noires ! » suffisaient amplement à faire passer le message. Pas besoin d'en rajouter. Il aurait été plus judicieux, selon nous, d'offrir un vrai contrepoint au discours, en montrant par exemple le travail moins littéral de certains artistes contemporains ou en témoignant des courants de résistance, si minimes soient-ils. Cela aurait instauré une véritable distance par rapport à l'objet étudié et fait d' « Exhibitions », non seulement un étendard du bien-penser mais encore « un remède contre le prêt-à-penser », pour reprendre les mots de Jacques Hainard. {Exhibitions : l'invention du sauvage}, au Musée du Quai Branly, jusqu'au 3 juin 2012.Légendes des images 1. Logo : « Exhibitions, l'invention du sauvage », vue de l'exposition, 2011, © Musée du quai Branly, photo Gautier Deblonde. 2. Albert Dubout, {L'Exposition coloniale et internationale de Paris}, 1931. Dessin de presse, © Groupe de recherche Achac, Paris / coll. part / DR3. L. Damaré, Olympia. Les Trois Graces tigrées, Paris, 1891. Affiche, © Groupe de recherche Achac, Paris / coll. part / DR. 4. L. Damaré, Olympia. Les Trois Graces tigrées, Paris, 1891. Affiche, © Groupe de recherche Achac, Paris / coll. part / DR.