
Une performance d'Eric Duyckaerts a toutes les apparences d'un cours magistral. Sauf lorsque, par exemple, il entonne une vigoureuse critique d'Emmanuel Kant, déplaçant consciemment les limites de la parodie. Voir l'hilarante vidéo de Kant (2000) :
Eric Duyckaerts, Kant (Part 1) from Argosy on Vimeo.
Ou encore lorsqu'il se lance dans un fumeux développement sur La main à deux pouces (1993) :
Pour son exposition « 'idéo » au Mac/Val de Vitry-sur-Seine, Duyckaerts a choisi le mode de l'entrelacs. Fasciné par la théorie des noeuds, l'artiste en a fait un motif discursif, mais aussi formel. Le noeud préside au tracé des grandes peintures murales réalisées ici et d'une série de sérigraphies sur verre, pour lesquelles l'artiste s'est inspiré du noeud borroméen. Trois ronds de fils sont entrelacés, si l'un d'eux est coupé, il libère les deux autres - métaphore à la fois simple et complexe de la solidarité, et de la relation entre contrainte et liberté.
Tête de noeud
Produites spécialement pour l'exposition, la petite dizaine de vidéos de ses « conférences-performances », réalisées dans divers cadres cosy (et même dans un château), reprend le schéma nodal : étayant sa démonstration de digressions qui sont autant de rebondissements narratifs, Eric Duyckaerts mène le spectateur au fil du cheminement de sa pensée. Il tisse les savoirs, mêle les références, construit son discours autour de divers noeuds avant de finalement réussir, contre toute attente, à boucler la boucle de son raisonnement. De sa voix monocorde, hypnotique, qui émane d'un corps de marionnette à la Stan Laurel (il utilise cette figure de la marionnette et du ventriloque en 2000 avec The Dummy's Lesson), le performeur est un équilibriste (on songe également à l'humour discret de Jacques Tati). Toujours à la lisière du hors sujet, il déroule son « cours », qu'il illustre de schémas plus ou moins explicatifs, comme on dévide une bobine. La parole est tendue comme un fil sur lequel l'artiste avance à vue.
Le sophisme est l'une des armes langagières d'Eric Duyckaerts. Il évoque, pour nommer ses performances, la notion de « démonstration suspendue », et lie idée et forme en suspendant de manière analogique des objets sur des lustres (une pieuvre et une méduse, un moulin et une cornemuse, etc.). Dans les vidéos présentées au Mac/Val, Duyckaerts parvient à expliquer comment fonctionne la mémoire, de la limace à la madeleine de Proust, à lier la notion de « catalogue » à celle de « catastrophe », grâce au préfixe cata (kata en grec signifiant « vers le bas »), à développer une théorie du détachement par a + b, ou encore à palabrer sur le « straubisme » convergent ou divergent, à partir de la figure du cinéaste Jean-Marie Straub.
Reprenant les codes du cinéma, Eric Duyckaerts propose une réinterprétation de la fameuse scène de Baisers volés de Truffaut dans laquelle Jean-Pierre Léaud répète devant sa glace le nom d'Antoine Doinel. L'artiste remplace le nom allitératif par un autre, celui de [poeple_restrictif]Jean-Yves Jouannais[/people_restrictif], critique d'art lancé lui aussi depuis plusieurs années dans une démarche de conférences-performances de longue haleine, L'Encyclopédie des guerres. En ventriloque de lui-même, Eric Duyckaerts fait ainsi du langage une matière plastique, malléable à l'infini.
Eric Duyckaerts, 'idéo, au Mac/Val, à Vitry-sur-Seine, du 5 mars au 5 juin 2011.www.macval.fr
Légendes des illustrations :
. Éric Duyckaerts, How to draw a square, 1999. Photo : © DR (détail)
. Éric Duyckaerts, Jean-Pierre Khazem, The dummy's lesson - Which ?, 2000. Photo : © DR
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