
La petite ville de Borja, et son église, ont plutôt de la chance, d’être ainsi sous le feu des projecteurs. Un tel buzz autour d’une histoire de peinture relève de l’extraordinaire (seule la Joconde aurait pu mieux faire !) et tient davantage à l’aspect comique du résultat qu’à une véritable indignation quant à la pratique frauduleuse et libérale de la restauration d’art. Ce que les médias nous font passer pour une tragédie n’est rien d’autre qu’une anecdote de la mauvaise gestion du patrimoine à l’échelle locale, et une source d’amusement pour les amateurs de photoshop, ou encore un argument pour certains groupes militants qui y voient "une critique subtile des théories créationnistes de l’Eglise". Une pétition en ligne et signée par plus de 22 000 personnes soutient même l’intervention de l’octogénaire, comparant son style à Munch ou Modigliani.

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Devenu l’une des nombreuses pop stars éphémères du net, le Christ de Borja, qui n’a qu’un intérêt artistique mineur (son peintre, Elias Garcia Martinez, est un illustre inconnu des livres d’art), devrait cependant faire bénéficier sa ville d’une attractivité touristique nouvelle. Pour un petit moment au moins. Mais il devient aussi, à son insu, une sorte de miroir déformant de la restauration d’art, son allégorie caricaturale et grotesque. Un symptôme des maux de la profession, entre interventions trop musclées ou illégitimes et précarité législative et financière.
La restauration : terre de controverse
Il n’est pas besoin d’en arriver à de telles extrémités pour créer la polémique. Tout acte de restauration en soi pose question, et son résultat est exposé à la critique. Il suffit d’entrevoir les différentes "écoles" et techniques (plus ou moins illusionnistes) pour comprendre à quel point le sujet est sensible, et ce rien qu’en peinture. Entre "égalisation chromatique" traditionnelle, qui restaure le coloris de l’œuvre à l’identique et "tratteggio", qui se contente d’en "restituer" les tonalités d’origine par une juxtaposition de traits de couleurs pures, l’écart idéologique peut être grand. De la simple retouche de couleur à la réintégration d’une partie de l’œuvre, les types de restauration ont leurs partisans et leurs détracteurs.
On se souvient de la Chapelle Sixtine et de sa voûte aux tons fumés signée Michel-Ange, métamorphosée après sa restauration à la fin des années 1980 en un camaïeu de couleurs pastel. Beaucoup condamnent encore aujourd’hui cette restauration drastique qui avait pris parti de supprimer la couche supérieure de la fresque ("a secco") sans une documentation suffisamment précise, tuant ainsi (selon ses adversaires) la puissance d’expression des personnages. De la même façon, et plus proche de nous (2011), la querelle autour du célèbre retable d'Issenheim, chef-d’œuvre de Mathias Grünewald du XVIe siècle, avait eu pour conséquence la suspension de la restauration sur ordre du Ministère de la Culture. Le comité scientifique avait été jugé peu fiable et le nettoyage de la couche picturale trop rapide donc dangereux pour l’intégrité de l’œuvre.

La création d’Adam avant restauration…

…et après (wikipedia)
Malgré une charte déontologique (dite de Venise), écrite noir sur blanc et censée harmoniser les pratiques de restauration autour d’une "intervention minimale", les chantiers, même les plus ambitieux, continuent de faire débat. Le credo du bon restaurateur : visibilité (on doit pouvoir faire la différence à l’œil nu entre l’original et les parties restaurées), réversibilité de l’intervention (par la pose d’un vernis entre la couche picturale et les retouches par exemple) et stabilité (choisir des produits de restauration inoffensifs) n’est pas toujours respecté ou suffisant pour garantir un résultat qui s’approcherait de la "vérité" de l’œuvre. Une vérité difficile à déterminer, selon si l’on prend en compte ou non dans son histoire le processus naturel de vieillissement et les altérations parfois volontaires, voiles pudiques et autres feuilles de vignes rajoutés à posteriori pour des raisons religieuses. D’où l‘importance croissante de la conservation préventive pour retarder au maximum la dégradation de l’œuvre.
Un secteur à réformer ?
Que dire à nos chères têtes blondes qui sentiraient naître une vocation de super-héros de la couche picturale. Devenir restaurateur est une voie exigeante, qui demande une très grande polyvalence : des connaissances approfondies en histoire de l’art, en chimie, et une pratique de la discipline visée : ébénisterie, dessin, sculpture… En France, des écoles (Institut national du patrimoine, Ecole supérieure d’art d’Avignon ou Ecole nationale supérieure des arts visuels) et quelques masters pros (Paris I) délivrent une formation rigoureuse. Mais "la restauration n'est pas une profession protégée, tout le monde peut se déclarer restaurateur de tout et de rien sans le moindre diplôme", nous explique Eléna Duprez, restauratrice spécialisée en couche picturale formée à l’Institut national du Patrimoine, à Paris. Seuls les musées labellisés "musées de France", selon la loi du 4 janvier 2002, sont "tenus d’engager obligatoirement des personnes titulaires de titres et de diplômes préparant directement à l’exercice de la conservation préventive et de la restauration des biens culturels" et d’intégrer aux commissions scientifiques des restaurateurs du C2RMF (Centre de recherche et de restauration des musées de France).
S’ajoutent à ces lacunes législatives, la baisse des crédits (publics) alloués aux chantiers, et le manque de temps ou d’intérêt qui favorisent certains domaines au détriment de la restauration. Dans les musées par exemple, les budgets consacrés aux aménagements sont généralement supérieurs à ceux mobilisés pour la restauration des œuvres qui leur sont associés. Quant aux recrutements des restaurateurs, ils sont soumis aux impératifs des marchés publics, donc à des considérations d’ordre économique. "Le recours aux marchés publics se veut une politique de bonne gestion des deniers publics mais revient à confier le pouvoir décisionnaire à des personnes (commissions administratives, élus) parfois inconscientes des enjeux scientifiques pour se soucier prioritairement des économies supposées par le choix systématique de l’offre la moins couteuse", regrette David Cueco, restaurateur indépendant et ancien président de la Fédération française des conservateurs-restaurateurs. Selon lui, la profession est en voie de précarisation. "Près de 50 % des restaurateurs qualifiés ont un revenu inférieur ou équivalent au SMIC, dans des conditions d’exercice par nature précaires. Très peu sont salariés. Il n’y a presque pas de fonction publique de la restauration (moins de 20 fonctionnaires pour l’ensemble du pays)", rajoute-il, avec une amertume non dissimulée et une pointe de cynisme : "La profession de restaurateur est enviée mais pas enviable !".
Un salariat quasi inexistant, une compétition "sauvage", des réductions croissantes de tarifs… la pratique de la restauration d’art fait figure de sacerdoce. Et oui, les enfants, la vie de super-héros de l’art n’est pas de tout repos, à moins que d’ici la fin de vos études, le métier de restaurateur reçoive la législation et la reconnaissance qu’il mérite, parent pauvre du secteur patrimonial dont il est pourtant l’une des pierres angulaires.
Par Céline PiettreFollow @CelCle