
Dès l'entrée, une immense sculpture en peluche, du groupe viennois Gelatin, nous tire la langue. Leurs tableaux-collages, surchargés et chaotiques, multiplient les références sexuelles ou érotiques, et osent une caricature de Guernica. Un « humour qui provoque l'éclat de rire » nous promet-on ! Le visiteur sillonne les espaces dédiés à chaque artiste, constitués, pour beaucoup, d'installations volumineuses : Jumbo spoons and big cake (2000) de Thomas Hirschhorn, La Sainte-Vierge (2005) de Kendell Geers ou l'atelier clandestin O'Black (2004-2005) de Malachi Farrell. « Un style international typique des années 90, affirme Christine Macel, commissaire de l'exposition. Ces artistes résistent ainsi à la consommation de leurs oeuvres, difficiles à collectionner ». Pourtant la plupart des artistes présents dans l'exposition sont mondialement reconnus et occupent le haut de l'affiche du marché de l'art (Maurizio Cattelan, Keith Tyson, Jason Rhoades, Paul Mc Carthy...). La plupart des oeuvres ont été produites pour l'exposition. Ne disposant que de 10 000 euros par artiste, le Centre Pompidou a fait appel aux galeries des artistes, choix vivement critiqués par le journal Le Monde qui reproche au Centre, outre les limites du propos de l'exposition, de participer sciemment à leur stratégie de communication. Souvent enclin à penser qu'il existe un milieu de l'art à deux vitesses (institutions et marché de l'art). Doit-on se réjouir d'une telle initiative ? L'apologie de l'excèsCe type d'exposition au Centre Pompidou offre l'opportunité de collaboration et d'échanges entre les artistes. Une occasion aussi pour les visiteurs d'appréhender le travail d'artistes dont on parle tant. Ainsi, Jason Rhoades et Paul Mc Carthy créent la troisième version de Shit plug, une oeuvre commune déjà présentée dans la galerie Hauser & Wirth à Zurich et à la galerie Kling & Bang à Reykjavik ; devenue Sheep plug (2005), elle est composée de savon, de bidons aux formes phalliques remplis d'excréments, d'huile de bébé et de deux vidéos. Malgré tout, cette installation, comme celle de Kendell Geers constituée de dessins monumentaux de femmes aux attitudes pornographiques, démontre la part de puérilité et de trivialité masculine (notons qu'aucune femme artiste n'a été invitée) largement présente dans l'exposition. De même, des ours, grandeur nature, projettent de la peinture sur les murs et le sol de Pump pee doo (2005). En référence à Marcel Duchamp, Richard Jackson a remplacé certaines têtes par des urinoirs. Au fil de l'exposition, la matière gicle, se décompose ou s'accumule. Le flux devient physiologique dans le rhizome (« work in progress ») de Fabrice Hyber. Les peintures, les sculptures et les installations se composent des matériaux les plus divers. Pas de photographie, médium trop lisse ou trop sage ? En phase avec l'apologie de l'excès, Christophe Büchel a congelé les restes d'une fête dans un container, où les groupes Los Chicros et I Love UFO ont donné un concert quelques jours avant le début de l'exposition. L'ivresse de l'instant est ainsi conservée, magnifiée. Comme déclinaison des formes de l'excès dans la non-action, Maurizio Cattelan, adepte de l'écart et de l'absence, s'illustre ici par son « non-faire » et sa non-présence en invitant un saltimbanque à intervenir dans l'exposition, provoquant un véritable non-sens.Cherchez NietzscheInspiré du concept esthétique « dionysiaque » de Friedrich Nietzsche issu de la Naissance de la Tragédie (1871), le néologisme Dionysiac est matérialisé par un état d'esprit « contre la résignation qui passe autant par la colère et le plaisir de la destruction que pour l'exaltation de la vie et du flux, de la joie jusqu'à l'excès ». À l'image de l'opposition entre le dionysiaque et l'apollinien, au coeur du propos de l'exposition, qui équivaut à l'opposition entre la vie et l'intellect ou la «praxis » et la raison, des oeuvres voulues provocantes ou « trash » affrontent un discours lissé et intellectualisé, truffé de références à Nietzsche. En écho, un ensemble de dessins de Jonathan Meese rend hommage au philosophe. Après plusieurs années de réflexion menée avec des philosophes et des collègues, Christine Macel a conçu Dionysiac comme une « exposition-réflexion » avec l'ambition de « donner un point de vue sur la création contemporain (...), (de) penser les évolutions de l'art aujourd'hui en examinant les oeuvres de certains artistes, qui ouvrent une nouvelle page de l'art au début du XXIe siècle, après le moderne et le post-moderne, après 1989 et 2001, au moment de la construction de l'Europe et de la redéfinition des relations Amérique-Europe». Ainsi, les installations de Thomas Hirschhorn (lire aussi la chronique de l'expo au CCS, janvier 2005 ndlr) et de Malachi Farell reflètent la confusion du monde contemporain et ses excès notamment en termes de production et d'exploitation. DionisiacAu Centre PompidouGalerie Sud, Niveau 116 février - 9 mai 2005Catalogue : Dionisiac, février 2005 - 33,90 € Sous la direction de Christine Macel[illustrations : - top et 1 : Kendell Geers, La Sainte-Vierge, 2005Chorographie Florence AugendreProduction Centre Pompidou, ParisCourtesy de l'artiste et Stephen Friedman Gallery, Londres / Galleria Continua, San GimignanoPhoto : © Centre Pompidou, Jean-Claude Planchet- 2 : Richard Jackson, Pump Pee Doo, 2005Production Centre Pompidou, ParisCourtesy Galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois / Galerie Hauser & Wirth, Zurich / LondresPhoto : © Centre Pompidou, Jean-Claude Planchet- 3 : Christoph Büchel, Minus, 2002Installation réactivée en 2005 avec les groupes Los Chicros et I love UFOCollection Migros Museum für gegenwartskunst Zürich, ZurichPhoto : © Centre Pompidou, Jean-Claude Planchet]