
En 1922, Diego Brosset part comme officier colonial, méhariste, vers les confins sahariens où il sert pendant 15 ans. Il sillonne le Soudan, la Mauritanie, le Sud algérien et le Sud marocain, maîtrise le maure et les dialectes arabes. Brosset est un soldat et il administre à ce titre les oasis dont il a la garde. Mais le désert commande une autre réalité que celle du devoir, plus complexe. Le devoir de soldat n'affecte en rien celui de l'homme. Le regard qu'il porte sur le monde dunaire et ce qui l'habite n'a pas l'exotisme ni les préjugés des imageries de ses contemporains. La rigueur presque scientifique de l'empathie avec laquelle il vit le désert et l'écrit fait éclater cette logique occidentale dont le souffle de l'anthropologie et l'ethnologie effaceront la trace.Raymond Depardon est de ceux-là. Monod, Nizan, Brosset. Le film se déroule. Les « semelles de vent » modèlent le sable. Les images de Depardon s'étirent sur les pages. L'épure pourrait être esthétique, elle n'a que la simplicité des hommages silencieux. Le carré noir donne le cadre du regard rigoureux du photographe. La voix du film est presque audible à la lecture des textes qui accompagnent ces esquisses du désert. Les silhouettes courbées donnent la dimension du désert. L'homme sans l'occident semble réduit à un dessin au trait fragile, sans ancrage, déporté dans le champs désertique des images de Depardon. Les visages ont rarement la frontalité du reportage. Les profils sont toujours tournés vers un horizon. Raymond Depardon, connaît le Tchad pour y avoir couvert dans les années 70, la révolte des toubous et l'enlèvement de Françoise Claustre. L'appel du désert force l'indicible. Si le film, tiré de l'ouvrage de Brosset est résolument documentaire, les photographies de Depardon se découvrent comme autant d'expression d'un visage, celui de l'autre « Il y a une dizaine d'années, j'ai découvert le livre de Diego Brosset Sahara, un homme sans l'occident, qui m'a été présenté comme la "bible" des méharistes. J'ai été attiré par le titre qui m'a semblé très moderne, mais je me suis un peu perdu dans toutes ces histoires de clans. Plus tard, m'est revenue l'idée forte du livre qui est "l'autre, celui d'en face" ». L'écriture dépasse ses modes d'expressions. Le film, l'exposition, le livre sont les traces d'un même regard. Raymond Depardon aime le désert, non pas pour ses représentations mais pour ce qu'il lui inspire humainement : le respect de l'autre, de son mode de vie, de son mode d'être au temps, de son rythme. Les images, comme des traces de pas dans le désert, laissent leurs empreintes, fragiles et fugaces. La poésie n'est pas éthérée, il n'y a aucune embellie, ni cliché nostalgique d'un désert idéal. Celle-ci a la justesse des mots qui disent avec simplicité et force la qualité du temps, celui de la découverte de l'autre.Posé à quelque distance, le livre attire nécessairement le regard, il invite à un voyage silencieux, respectueux, solitaire. Quand les images réapparaissent, les mots de Depardon, devenus sable, s'écoulent sur le sol. Le regard porte un peu plus loin, changé, ouvert vers un horizon différent, peuplé, qui déborde la page.Bibliographie :Raymond Depardon, Désert, un homme sans l'Occident, Editions Le Seuil, 2003, 200 pages. 35 €Diego Charles Brosset, Sahara : un homme sans l'Occident, Précédé du Portrait d'une amitié de Vercors, Diego Charles Joseph Brosset, Editions L'Harmattan, 2000, 257 pages. 22,90 €Exposition :Jusqu'au 15 mars 2003, à la FNAC Montparnasse à Paris. [illustration (détail) : Photo Raymond Depardon]