
Une carrière en bouchon de champagne
Assis confortablement sur sa pile de billets, qu'il doit à un succès fulgurant ‒ mélange de spéculation et d'oeuvres-événements vernies à l'existentiel ‒, Damien Hirst peut désormais contempler du haut de sa quarantaine le chemin parcouru. Qu'est-ce qui fait de lui l'artiste le plus riche de l'histoire de l'art ? Le concurrent direct de Picasso dans les salles de vente ‒ l'armoire à pharmacie Lullaby Spring, cédée à 13 millions d’euros en 2007, est toujours dans le top 3 des œuvres les plus chères au monde, et ce malgré la baisse notable de la cote de l'artiste (65% en deux ans) ? La question nous brûle les lèvres à tous. Mais la réponse est beaucoup moins évidente. Le Turner Prize (gagné en 1995) et l'exposition Sensation, à laquelle il participe en 1997 aux côtés des autres Young British Artists, lui facilitent la tâche. Certes. Tout comme la ténacité de son galeriste, le redoutable Charles Saatchi. Mais comment expliquer alors que sa compatriote Tracey Emin, au palmarès identique, n'ait jamais atteint de tels sommets?
La recette Hirst ? C'est d'abord une œuvre aux thèmes universels (vie, mort, amour), une démarche esthétique accessible, voire simpliste, à fort impact émotionnel, un certain sens du timing (de bonnes idées au bon moment) et surtout le génie du business. Ajoutez une pincée de culot et de chance, secouez énergiquement et l'explosion aura la portée d'un geyser. Et quand on sait que le terme vient du nom d'une source chaude du "cercle d'or", en Islande, on se dit que la métaphore lui va décidément à ravir.
Punk attitude
Riche, Damien Hirst ne l'a pas toujours été. Pour preuve la première salle de son exposition à la Tate Modern et les œuvres qui y sont présentées, modestes et ludiques, faites avec les moyens du bord. Au centre, un séchoir ronflant posé à la verticale fait léviter une balle de ping-pong (1994). Quelques salles plus loin (et deux ans plus tard), c'est un ballon de volley qui joue les filles de l'air, dans une version "gros budget" de 2 m sur 2, Loving in a World of Desire. La monumentalité comme indice de gloire ? Damien Hirst s'en amuse ici dans un ironie rafraîchissante ‒ certainement sa plus grande qualité artistique.
"Quand j'étais jeune, je voulais être punk" confie-t-il à la BBC, "un moyen d'attirer l'attention, comme aujourd'hui avec l'argent". Le Damien Hirst 2012 n'aurait donc pas beaucoup changé depuis ses débuts ? L'artiste assuré que l'on connaît, chemise de costard et mains couvertes de bagouses étincelantes (serties de têtes de mort, of course !), serait le prolongement naturel du jeune homme aux cheveux hirsutes. Celui qui travaillait dans une morgue pour payer ses études, consommateur de drogue et fêtard invétéré. Qu'il découpe des animaux en deux moitiés pour les plonger ensuite dans du formol ou des diamants pour les monter sur un crâne humain du XVIIIe siècle (le fameux For the Love of God, que l'on peut voir justement dans le Turbine Hall de la Tate), la logique est la même. Faire événement, choquer, bousculer les principes fondamentaux de notre société hygiéniste: respecter les cadavres, éloigner la pourriture, acquérir et dépenser avec modération. Damien Hirst cultive dans son travail et dans son mode de vie une certaine indécence. Il est lui même le pur produit de ce qu'il exhibe.
En voie de formolisation
Mais, au fil de la visite de cette grande rétrospective, qui résume en quatorze salles, 20 ans de la carrière de l'artiste, quelque chose nous chiffonne. Le travail de Damien Hirst serait-il vraiment aussi trash qu'on ne cesse de nous le rabâcher ? Car mis à part la tête de vache sanguinolente offerte à l'avidité des mouches (A Thousand Years, 1990) et le cendrier géant rempli de cigarettes écrasées dont l'odeur tient les visiteurs à distance (Crematorium, 1996), le reste de l'exposition est étonnamment digeste. Mégots, médicaments, points colorés (Spot Paintings) s'alignent méthodiquement, dans un certain minimalisme chic. L'or et les diamants étincellent mais n'aveuglent pas. Une impression d'ordre domine. L'accumulation est plus décorative qu'étouffante. Dans la salle 6, où des papillons volettent en liberté (In and Out of Love), la beauté des chrysalides en train d'éclore sur des toiles vierges l'emporte sur les insectes agonisants. Même les boyaux de la vache et du veau coupés en deux (Mother and Child Divided) dessinent des courbes élégantes. Quant au documentaire projeté dans l'auditorium, il montre un Damien Hirst bon père de famille, crayonnant gentiment sur sa table de travail, plein de bons sentiments, certain que "l'art est plus important que l'argent". Le tout respire la stratégie et un certain formalisme, à l'opposé de ce qu'on pourrait attendre d'un artiste punk. Du sensationnel lisse, comme dans ces films d'horreur à la réalisation léchée, où le sang, brillant à souhait, séduit plus qu'il n’écœure. Un paradoxe à l'état brut.
On le croyait affreux, sale et méchant. Insolent et cupide. Il nous apparaît ici des plus conventionnels. Baigné dans un rationalisme muséal à l'image de ses animaux dans le formol. Déjà prêt à chanter la grande messe de la conservation en lieu et place du blasphème annoncé. Damien, le monde est tellement plus moche que ça. Les cadavres pourrissent sur du papier glacé en Unes des magazines. Les millionnaires continuent de naviguer sur les flots d'une Grèce à la dérive. Même les présidents portent des Rolex. A côté, ton cadavre de requin, prisonnier de sa cage de verre, a des airs d'enfants de cœur. De beau vase.
Par Céline PiettreFollow @CelCle