
Flu: Est-ce votre expérience de professeur au Fresnoy et la découverte d'une forme différente d'enseignement, qui a déclenché cette volonté de réfléchir sur l'enseignement de la création numérique ?Christophe Kihm : J'ai reçu la commande d'un projet de présentation des lieux de production. Il existe beaucoup d'endroits du même type que le Fresnoy, en Europe notamment, bâtis sur des références communes. La présence des artistes dans les Ecoles d'art est indispensable. Aujourd'hui, la question évolue : il existe d'autres accès au savoir, d'autres savoir-faire. Je me suis intéressé à la place de la formation artistique dans un milieu qui a complètement changé par ses propres transformations et celles de la société.Il est question de transmission, d'apprentissage, d'expérimentation. En quoi ces enseignements diffèrent-ils des autres Ecoles d'art ? On pourrait regrouper les structures choisies sous trois critères : enseignement, production et numérique. Ces lieux ont une autonomie totale de production, c'est-à-dire qu'elle est réalisée entièrement à l'intérieur de la structure. Les objets produits bénéficient d'une diffusion professionnelle. En cela, ces structures diffèrent des Ecoles d'art. Sous quels critères avez-vous réuni les Ecoles ? Reflètent-elles une situation en phase d'expansion ou au contraire s'agit-il de cas isolés ?L'art et la technologie ont été plus où moins liés dans la sélection des structures. Souvent, ce sont des initiatives personnelles. La sélection tourne autour du numérique, il est impossible de produire une analyse de la situation mondiale. De plus, la situation actuelle est assez nouvelle. Nous sortons à peine de la première histoire du numérique, liée à certaines utopies. Les situations diffèrent selon les pays. La France tient une place à part due à la tutelle du Ministère de la culture qui laisse les structures indépendantes du choix pédagogique mais fragilisées sur le plan budgétaire. Si ces écoles passent sous la tutelle du Ministère de l'Education, hypothèse dont il est question actuellement, cela risque de tout bouleverser, un retour aux notions de programmes, une sélection normalisée, etc. Nous perdrions alors un fabuleux mélange de personnes, non adaptées à ces systèmes.Dans ces écoles, il est question de production, de diffusion, de projets : un vocabulaire professionnel. S'agit-il d'apprendre aux artistes à « travailler » ?Il s'agit d'une pédagogie de projets, d'une logique de production similaire au domaine professionnel qui diffère selon les lieux. La différence se situe aussi dans le statut accordé à l'objet : à l'égal de toute autre oeuvre ou film. Ces lieux offrent, ce qui est souvent un problème majeur pour les artistes, des moyens (financiers et matériels) pour travailler. L'exposition-enquête, c'est ainsi que vous la définissez, comprend une série de documentaires, des conférences et une exposition de projets réalisés. Ces différentes approches étaient-elles nécessaires pour appréhender le sujet dans sa globalité ? Il est impossible d'aborder le sujet dans sa globalité. Je pense que l'exposition du Fresnoy respire, circule ce qui laisse plus de temps pour voir les oeuvres. L'espace y libère plus ou moins de temps autour du spectateur. La plupart des oeuvres exposées étant interactives, elles demandent un temps particulier. Il est impossible de passer devant, en les regardant de loin. On a besoin de passer du temps, de les manipuler. Je ne souhaitais pas faire un panorama. Il ne s'agit pas non plus de résumer la situation d'une époque. Ma volonté était d'ouvrir des débats. La place qu'occupe l'informatique aujourd'hui dans notre société offre un champ d'expérimentation et de pratiques très large. Nous observons la première génération de gens qui ont grandi avec un ordinateur, comme d'autres avec des crayons de couleurs. Ces changements ont une application immédiate dans le champ artistique.Pourquoi avoir choisi le documentaire plutôt qu'une édition papier ? Quelle est pour vous la plus-value de l'image ? Je souhaitais être au plus près de la réalité des lieux et de ceux qui y travaillent. Le meilleur moyen était de leur donner la parole. Lors de ces entretiens filmés, chacun choisissait le lieu où il serait filmé. C'est l'entretien qui détermine le film, basé sur une logique de parole. La totalité des entretiens met à disposition les éléments d'une histoire, celle de l'art et de la technologie au XXe siècle. L'un des documentaires « Regards sur les écoles d'art en France » fait un point, à travers les entretiens de 7 artistes et enseignants, sur les enjeux de l'enseignement alliant art et nouvelles technologies. Qu'en est-il ? Quelles différences avez-vous observées entre la situation française et l'étranger?La Chine, en pleine évolution sociétale, garde des traditions qui ont un poids très important et intègre simultanément les normes de l'ensemble occidental. C'est une situation particulière. Les écoles reflètent les situations de leur pays : elles sont tributaires des choix politiques, liées aux décisions des autorités, des directives européennes (pour l'école d'art qui tente de créer une équivalence de diplômes). Aujourd'hui, beaucoup de questions se posent, notamment dans le monde de l'art. L'enseignement est un terrain très investi.Propos recueillis par Ophélie Lerouge- Lire aussi la chronique de l'exposition , décembre 2005 Illustrations : Exposition "l'art de produire l'art"5.11 / 31.12.2005 Le Fresnoy - Studio national :- (top) Marco Bohr : "Mori Tower", 2003 - photographie de la série " Observatories"- Antonio Urquijo de Simon, Daniel Desiderio, Carolina Padilla, Paez I Jordi Puig et Philipp Morris : "Idades", installation interactive, 2004