
Il y a quelques mois, Sophie Calle rendait un vibrant hommage à sa mère, transformant les vastes espaces en friche du sous-sol du Palais de Tokyo en véritable mausolée. Le cinéaste israélien Amos Gitaï, second invité à occuper cette surface nue, a choisi quant à lui de saluer la mémoire de son père, l'architecte Munro Weinraub Gitaï, auquel il consacre un film.Sur ces murs du Palais de Tokyo, lieu chargé d'histoire, où pendant la guerre furent entreposés des biens spoliés aux Juifs, Amos Gitaï déploie les images de son cinéma. Dans cette installation monumentale, intitulée Traces (précédemment présentée dans une base sous-marine à Bordeaux en 2009, dans le cadre d'Evento), les parois râpeuses de la friche deviennent des écrans de cinéma, et les films d'Amos Gitaï des oeuvres pariétales. Séparés du spectateur par des grillages qui le maintiennent à distance, tournent en boucle des extraits de Berlin-Jérusalem (1989), film réalisé avec Pina Bausch, qui reconstitue l'esthétique de la peinture expressionniste des années 1930, Free Zone (2005), avec le visage de Natalie Portman ravagé de larmes, Au nom du Duce (1994), documentaire sur la campagne électorale de la petite-fille de Mussolini pour la mairie de Naples, et un inédit, Lullaby to my father Munio Weintraub Gitaï, actuellement en cours de tournage. A cette vision panoramique du cinéma de Gitaï, qu'il qualifie de « psychanalyse collective », on se rend compte plus encore que le traumatisme de la Shoah, irradiant aussi bien avant qu'après la Seconde Guerre mondiale, est au coeur de son oeuvre (sauf exceptions). En préambule, une série de documents nous explique comment Munio Weintraub, étudiant en architecture au Bauhaus à Dessau, fut accusé en avril 1933 de « trahison envers le peuple allemand », soi-disant pour propagande communiste, en réalité parce qu'il était juif. Arrêté, il passa quelques mois en prison avant d'être expulsé vers la Suisse, et d'embarquer pour la Palestine en juillet 1934, où il prit le nom de Gitaï.C'est le récit de son procès, filmé en plan fixe, que montrent les extraits de Lullaby to my father Munio Weintraub Gitaï. Le père d'Amos Gitaï, décédé en 1970, n'y est jamais visible : « Je ne me rappelle même plus du son de sa voix... », nous confiait le réalisateur, pour lequel sa présence en creux est déjà suffisamment douloureuse. Pour lui, « avec la disparition des derniers témoins directs de la Shoah, (...) la grande question actuelle est celle de la transmission ». Celle, notamment, de la mémoire de Munio Weintraub Gitaï, le temps d'une exposition, puis le temps d'un film.Amos Gitaï, Traces, Friche du Palais de Tokyo, Paris, du 5 février au 10 avril 2011. www.palaisdetokyo.comPhoto : vue de l'installation Traces d'Amos Gitaï, Friche du Palais de Tokyo. Crédit : Fabrice Gousset.
Par Magali LesauvageFollow @MagLesauvage