
Erreur de casting ? Le premier défaut de « Mathématiques : un dépaysement soudain », dont le titre paraphrase le mathématicien Alexandre Grothendieck, est aussi son meilleur atout promotionnel : le casting. Patti Smith, Takeshi Kitano, David Lynch, Hiroshi Sugimoto et Raymond Depardon semblent être devenus les incontournables « invités » de la Fondation Cartier. Si bien que l'on se demande s'ils vont résumer à eux seuls, aussi talentueux et plébiscités soient-ils, notre horizon artistique des prochaines années. D'autres artistes contemporains auraient pu tout à fait se frotter au défi que représente cette exposition, des plasticiens Vladimir Skoda, François Morellet et Raphaël Zarka au compositeur Tom Johnson ou au performeur Eric Duyckaert. Car les mathématiques en ont fasciné plus d'un : Xenakis et Marcel Duchamp en tête, dont on espérait retrouver, ne serait-ce qu'en réminiscences spectrales, les accointances fertiles avec les théories de Henri Poincaré.Le degré zéro de la scénographieEn élu du prophète Hervé Chandès, David Lynch signe une scénographie en négatif, hommage au mystère du zéro. D'où la rareté des projets présentés. Ecran géant sur pattes colorées ou Ergots-robots un bel exemple d'intelligence artificielle si on a le courage de patienter dans la file d'attente ! , la forme sphérique est reine. En point d'orgue, une architecture grandiloquente coiffée d'un dôme cosmique abrite la bibliothèque des mystères de Michal Gromov, censée nous plonger dans l'histoire de la pensée pour une conversation avec l'univers rien que ça !. Ce que l'on voit nous, simples mortels, est une bibliographie animée des mathématiques où se croisent, sans trop nous dépayser, l'Evolution des espèces de charles darwin et La relativité d'albert einstein. Le reste est assez anecdotique. Le tort de David Lynch est peut-être d'avoir trop bien écouté les mathématiciens en voulant rendre hommage à l'importance du vide sans parvenir à le rendre généreux, « fleuri » pour emprunter ses mots à la physique quantique. Ici, le zéro s'écartèle entre vacuité et une avalanche d'images colorées transcriptions d'expériences en temps réels rendues invisibles par leur profusion. Happy end : la beauté des maths l'emporte Heureusement, le sous-sol réserve quelques surprises aux plus persévérants. A côté de la très belle sculpture en aluminium de Hiroshi Sugimoto, courbe qui pointe vers l'infini, et la main pensante de Cédric Villani grattant un tableau noir dans la vidéo de Jean-Michel Alberola, le film {Au Bonheur des maths} de Raymond Depardon et Claudine Nougaret justifie la visite. Les visages des mathématiciens qui prennent tour à tour la parole émergent d'un flou neigeux, îlots de netteté dans la complexité du monde. Les maths sont décrites à l'image de l'art, comme un espace de liberté où l'imagination et l'intuition, plus que la logique, ouvrent sur de nouveaux possibles. Qui a dit que les mathématiciens étaient barbants? Découvreurs, marieurs ou passeurs, d'après le directeur de l'IHES Jean-Pierre Bourguignon, ils sont aussi des poètes heureux. Si l'exposition dans son ensemble est loin de « métamorphoser la pensée abstraite en une expérience sensible » , et de transcrire cette « esthétique de la clarté » prônée par Cédric Villani, le film nous réconcilie au moins avec les maths et ses représentants. On a la prémonition d'une profondeur à peine caressée, d'une beauté d'un autre genre qui transcenderait l'esthétique. Dommage que la démonstration ne soit pas à la hauteur de son théorème. "Mathématiques : un dépaysement soudain", à la Fondation Cartier jusqu'au 18 mars 2012.Légendes des illustrations :- {La Salle des quatre mystères}. Vue de l'exposition Mathématiques, un dépaysement soudain, présentée du 21 octobre 2011 au 18 mars 2012 à la Fondation Cartier pour l'art contemporain, Paris. Photo © Olivier Ouadah- {Diffusion de la chaleur} (équation de Fourier), image du film {Les Paradis mathématiques}, 2011. Création BUF- Raymond Depardon et Claudine Nougaret, {Au Bonheur des Maths}, 2011 (portrait filmé de Cédric Villani) Vue de l'exposition Mathématiques, un dépaysement soudain, Fondation Cartier pour l'art contemporain, 21 octobre 2011 18 mars 2012 © Raymond Depardon-Magnum Photos