
Des individus sautant sur place pendant que d'autres pique-niquent paisiblement, des manifestants réunis dans une salle d'assemblée, qui semblent réclamer un coup d'Etat, des adolescents évacués lors d'un sit-in devant un collège... Chaque vidéo de l'artiste néerlandais Aernout Mik rend compte d'une violente pagaille, d'un vacarme puissant... le tout dans un silence assourdissant. Présentées au Jeu de Paume dans des configurations spatiales étendues à l'horizontale, qui miment le format cinématographique et dilatent en largeur la narration (déjà quasi imperceptible), les installations vidéos d'Aernout Mik donnent à voir des « collectifs ». Chaque protagoniste a un rôle à y jouer — mais ni le spectateur ni, semble-t-il, l'acteur ne savent exactement lequel... Si à première vue, les vidéos semblent relever du documentaire, il s'agit bien pourtant de mises en scène savamment orchestrées, réalisées avec des comédiens — à l'exception de Raw Footage (littéralement « film brut »), récupération et collage d'images de presse filmées en ex-Yougoslavie dans les années 1990, dont on ne connaît ni le lieu, ni la date, ni la qualité ou même la nationalité des personnes (des soldats) filmés.
Peu importe la véracité des faits présentés. Les vidéos d'Aernout Mik présentent des situations humaines types, observées à la manière du scientifique examinant froidement son objet d'étude, et reconstituées, comme le reenactment d'une scène de crime. On est là, paradoxalement, à l'opposé des pratiques télévisuelles actuelles et d'émissions du type Faites entrer l'accusé, qui feignent l'empathie, mais maintiennent à distance leur sujet. C'est l'humain, ici, qui intéresse Mik, dans son rapport complexe à l'autre.L'artiste se réclame de l'anthropologue britannique Victor Turner, inventeur du concept de communitas (titre de l'exposition), terme qui définit des « communautés non structurées dans lesquelles les individus sont égaux », pour en examiner divers exemples contemporains. Communauté, notamment, d'un milieu financier déstructuré, représenté dans la vidéo Middlemen, où l'on voit des agents de change tétanisés ou hébétés dans une « corbeille » apocalyptique ; celle des voyageurs en transit dans les aéroports, soumis à un contrôle harassant qui les met sur un pied d'égalité (Touch, Rise and Fall) ; celle qui confond défense et accusation, pouvoirs politique et judiciaire, s'affrontant lors du procès d'un personnage important qui ressemble beaucoup à Silvio Berlusconi (Shifting Sitting). L'absence de son renforce la cohérence des images, met à plat les situations et accentue l'équivalence entre les individus, la futilité de leurs combats. Dans certains films, les gestuelles répétitives, reprises d'un écran à l'autre, acquièrent un caractère quasi hypnotique. Déroulant par la marge une remise en question de l'utopie communautaire et une critique du flux des images, Aernout Mik fait oeuvre en silence. Une démonstration percutante. Aernout Mik, Communitas, au Jeu de Paume, Paris, du 1er mars au 8 mai 2011.www.jeudepaume.orgPhoto : Aernout Mik, Communitas, 2010. Courtesy carlier | gebauer. Photographie : Florian Braun
Par Magali LesauvageFollow @MagLesauvage