
Fluctuat.net : Pouvez-vous expliquer le fonctionnement de l'Artist Pension Trust (APT) ?Etienne Gatti : L'Artist Pension Trust est un fonds de pension dédié aux artistes, dont le capital se compose exclusivement d'oeuvres d'art, répartis en huit fonds locaux. J'ai commencé à m'intéresser à l'APT suite à un article de Tristan Trémeau paru dans la revue belge L'Art même, et je me suis rendu compte en consultant leur site Internet qu'il y avait une opacité flagrante. Par exemple, dans l'Artist Participation Agreement le contrat qui lie les artistes au fonds , il est écrit que personne (ni artistes, ni galeristes) n'a de droit de regard sur le processus de vente, réalisée par un « comité d'experts » dont on ne sait rien... En outre, l'APT est domicilié dans les Îles Vierges britanniques : tout recours aura lieu en fonction de la juridiction de ce paradis fiscal, où ce type de fonds d'oeuvres d'art échappe à tout contrôle de ses comptes et bénéficie d'un vide juridique. J'ai d'ailleurs rencontré une artiste qui a refusé de s'associer à l'APT, Zarina Bhimji (photographe d'origine ougandaise nommée pour le Turner Prize en 2007, {ndrl}), en raison du manque de transparence de l'organisation.Qui choisit les artistes et les oeuvres du fonds ?Il n'y a pas de bureaux physiques, sauf un bureau de représentation à New York. Pour chaque « délégation » (Berlin, Dubaï, Los Angeles, Beijing, etc.), un réseau de personnalités est constitué, avec des « curators » qui sont en quelque sorte des consultants, payés. Leur rôle est de contacter des artistes et de leur proposer de rentrer dans le fonds. Evidemment, on pense tout de suite à un conflit d'intérêts par la mise en avant d'artistes soutenus par ailleurs via son institution, sa revue, sa galerie, etc. , mais la plupart semblent de bonne foi, ils veulent d'abord soutenir les artistes. Le problème concerne surtout ceux qui travaillent pour des institutions publiques (environ 30% des curators selon APT) on peut citer par exemple Dirk Snauwaert, directeur du centre d'art Wiels à Bruxelles, Charlotte Laubard, directrice du CAPC de Bordeaux, ou Florence Derieux qui dirige le FRAC Champagne-Ardennes. En France, la loi est assez claire : les fonctionnaires doivent consacrer l'intégralité de leur activité professionnelle à leur emploi dans la fonction publique, toute prise d'intérêts de nature à compromettre leur indépendance est strictement interdite. Ce qui est de moins en moins respecté. Par exemple Anne Baldassari, directrice du musée Picasso, a récemment organisé contre rétribution une exposition de la collection personnelle du galeriste Larry Gagosian à Abu Dhabi : le Ministre de la Culture n'est pas intervenu... Quels sont les artistes qui entrent dans le fonds et quels avantages y trouvent-ils ? Ce sont plutôt des artistes dits « émergents » ou en milieu de carrière (parmi les artistes français, on peut citer Saâdane Afif, Isabelle Cornaro, Claire Fontaine, Pierre Bismuth, {ndrl}). Leur intérêt n'est pas uniquement financier. Avec l'APT, ils intègrent un réseau, une sorte de « club » international. Ça ne concerne pas ceux qui sont déjà « installés » et n'ont pas besoin de revenus mutualisés. Il y a un nombre limité de 250 artistes par bureau, et la redistribution du produit de la vente des oeuvres se répartir ainsi : 40% pour l'artiste, 32% pour le fonds mutualiste, 28% pour l'APT hors frais de ventes et frais cachés. Cependant, il n'y a aucune garantie de revenus, car on ne peut pas savoir si les oeuvres seront effectivement vendues. Chaque artiste place au fur et à mesure vingt oeuvres dans le fonds, qui y restent pendant vingt ans, et ne peuvent être récupérées qu'au terme de cette période même si l'artiste a quitté le fonds entre temps. Ce sont donc autant d'oeuvres qui échappent à l'activité d'une galerie ! Généralement, le produit de la vente d'une oeuvre en galerie se divise à 50-50 entre le galeriste et l'artiste. Là on est à 40% sur le produit net pour l'artiste, mais il faudra compter sur une commission de 10 à 15%. Au final l'artiste n'est pas vraiment gagnant par rapport à la vente d'une oeuvre par une galerie. D'autant plus que les frais engagé par APT sont sans commune mesure avec ceux engagés par une galerie. Quelle influence l'APT peut-il avoir sur la cote des artistes ? Si on fait un parallèle avec la récente crise des subprimes, et à ces investissements bâtis sur du vent, n'y a-t-il pas un risque pour le marché de l'art, qui est sans doute le plus libéral qui soit ?Tout à fait, mais le marché de l'art en lui-même est un jeu de manipulation. La valeur marchande de l'art, en particulier contemporain, est-elle même construite en large partie sur rien. L'art ancien est indexé à une valeur historique, mais en ce qui concerne l'art contemporain, il n'y a pas de critères objectifs, outre le fait qu'un artiste soit collectionné par untel, ait été montré dans telle exposition, etc. Au début des années 1990, de nombreuses galeries ont fermé, car les banques leur avaient accordé des prêts en hypothéquant leurs stocks d'oeuvres... Les prix ont chuté et les galeristes ont été ruinés. D'une certaine manière on peut voir une parenté entre ce phénomène et celui des prêts hypothécaires à l'origine de la crise des subprimes.Certains investisseurs souhaitent créer des outils afin de rationaliser l'information qui permettra de donner une valeur « objective » aux oeuvres, et créer ainsi à partir de l'art une économie de marché. Pour cela, il est nécessaire d'instaurer non seulement une symétrie de l'information entre le vendeur et l'acheteur, mais aussi un état de droit avec des instances de marché et des autorités de contrôle. Aujourd'hui aucune de ces pré-conditions du développement d'une économie de marché ne sont réunis dans le marché de l'art qui cumule opacité et absence totale de régulation.Et c'est là qu'entre en jeu un élément majeur, MutualArt.com, qui centralise l'information sur le modèle du web sémantique, et auquel appartient l'APT...On a vu récemment la naissance d'Art.sy (voir), qui fonctionne sur le mode des affinités. En soi, l'existence d'un site Internet comme MutualArt.com est plutôt une bonne chose. Il tente de délivrer une information structurée sur un domaine où les sources d'informations sont particulièrement éclatées. Le web sémantique permet de faire des recoupements par sujets, et non seulement par mots-clés, comme sur Google : il structure Internet en temps réel, sous forme de base de données, et permet de naviguer dans l'information. Mutual Art est une sorte de réseau social (on « like » tel artiste, on « follow » tel collectionneur ou institution, etc.). Ce qui est dangereux, c'est la façon dont on se sert de l'information, un peu comme Facebook. Potentiellement, on dispose d'une base de données sur ce qu'aiment les gens, ce qui est un outil d'anticipation global à court terme sur le marché de l'art à une échelle sans précédent. Si on utilise cet outil pour investir, ça peut favoriser l'entrée de nouveaux acteurs qui sont de purs investisseurs, à l'instar de Moti Schnibert, fondateur de Mutual Art et de l'APT, qui souhaitent investir dans l'art comme dans la finance et rêvent d'une « financiarisation » de l'art où les oeuvres deviendraient des « produits financiers » comme les autres.Allons un peu plus loin... Pourquoi la financiarisation de l'art serait-elle une si mauvaise chose ?On est très loin de la démarche de l'artiste, qui a priori ne crée pas pour maximiser le prix de l'oeuvre d'art, sauf dans le cas de certains artistes très connus (jeff koons, damien hirst, takashi murakami...) qui ont 250 assistants et produisent beaucoup. Là on voit l'un des effets pervers du marché : initialement, ce sont plutôt de bons artistes, mais ils font la même chose depuis vingt ans et restent bloqués en raison de la pression du marché, contrairement à d'autres artistes comme par exemple francis picabia, qui se réinventait tous les jours, et dont l'oeuvre est difficile à analyser pour le marché de l'art. Cela ne signifie pas que le marché corrompt les artistes mais au même titre qu'une entreprise doit rendre des comptes à ses actionnaires, une financiarisation de l'art pourrait amener les artistes à devoir suivre les diktats des investisseurs. On risque alors d'aller vers un appauvrissement de l'art.{ Propos recueillis par Magali Lesauvage. }A lire : - Etienne Gatti, « Spéculation APT : le fonds qui valait 3 milliards », Particules, n° 26, octobre-décembre 2009, « Mutual Art : l'information au coeur de la spéculation », Particules, n° 30, novembre 2010. A consulter en ligne : http://www.editions-particules.com - Tristan Trémeau, « In art we trust », sur le blog de l'auteurIllustrations :. Gianni Motti, {Moneybox} à La Ferme du buisson, du 10 avril au 7 juin 2009. Maurizio Cattelan, {L.O.V.E.}, 2010