Le lait : quand l’art déborde !
Symbole de maternité et d’abondance, matière sensuelle au fort pouvoir de transformation, liquide à la blancheur éclatante, le lait trouve naturellement sa place chez les artistes contemporains au même titre que d’autres matériaux organiques. Il fait aujourd’hui l’objet d’une exposition à la Maison de la vache qui rit à Lons-le-Saunier (le lieu est de circonstance !) et nous dévoile ses nombreuses possibilités plastiques. Une très bonne sélection d’œuvres et d’artistes, que l’on doit au brillant commissaire des lieux Laurent Fiévet, à découvrir ici.
Céline Piettre
© Andres Serrano, Woman with Infant, 1996. Galerie Yvon Lambert, Paris. Photographie / Vierge à l’enfant, pierre polychrome, 15e siècle, école bourguignonne. MARTIN ARGYROGLOBlanc comme lait Exposée aux côtés d’une vierge à l’enfant du 15e siècle, la toile de l’artiste américain Andres Serrano détourne l’iconographie chrétienne à des fins politiques – réinterrogeant les liens entre une Afrique nourricière et un Occident dépendant (et avide) comme un nouveau-né – mais aussi esthétiques. La sensualité de la femme, sa nudité, contrastent avec les codes de la sculpture médiévale. La peau noire tranche avec celle, laiteuse, du bébé, comme si en circulant de la mère à l’enfant la substance nutritive lui avait transmis sa couleur.
© Patrick Tosani, Chaussures de lait, de la série du même nom, 2002. Photographie. Galerie In situ, Paris. © MARTIN ARGYROGLOPlein les bottes
Face aux Chaussures de lait (2002), on pense aux souliers de Van Gogh et aux natures mortes de la fin du XIXe, envahies par les objets du quotidien. Mais en remplissant ses godillots de lait, Patrick Tosani en propose une interprétation surréaliste. Le lait rappelle ici la présence du corps, son volume, sa physicalité, sa chair. Epais, dense, opaque, il évoque une forme de jouissance que le contenant ne parviendrait plus à contenir…
© Ceal Floyer, Stop Motion, 2008. Installation photographique. Galerie Esther Schipper, Berlin. © MARTIN ARGYROGLOVoie lactée
Eclaboussure de lait suspendue dans sa course et déplacée de 90° par rapport à son orientation normale, la « couronne « de Ceal Floyer fait directement référence au mythe antique, selon lequel le lait divin, jaillissant du sein d’Héra, aurait donné naissance à la galaxie (cercle laiteux en grec). Comme à son habitude, l’artiste perturbe notre perception du réel par un léger déplacement de point de vue. Il emprisonne en un geste minimal, presque abstrait, la sensualité du lait, et sa symbolique matricielle. Un big bang voluptueux.
© Patrick Tosani, Zones VI, 2001. © Patrick Tosani, Galerie In situ, Paris.A moitié plein / à moitié vide
Avec Zones, Patrick Tosani défie la physique élémentaire. Le lait occupe la partie supérieure du verre au lieu de sa partie inférieure, qui elle reste vide. L’inversion est possible grâce à un trucage qui bouleverse les repères habituels : haut et bas, couleur et transparence, plein et vide. Constituée de plusieurs bandes en ton sur ton – le fond blanc, le contour du verre, le lait – Zones se lit comme une toile de Rothko, espace mental sans hiérarchie et aux frontières poreuses.
© Sara Naim, Beethoven Sonate Moonlight I, II et III. Photographie. © MARTIN ARGYROGLOLe Clair de lune de Sara Naim
La jeune artiste utilise le lait en tant que capteur sonore, pour sa capacité à retranscrire visuellement les variations d’une mélodie, ici la Sonate au clair de lune de Beethoven. Transformée en partition, la surface du lait bouillonne ou vibre suite à un ricochet de notes, selon des tempos différents, de l’adagio à l’allegro. Monochrome lunaire ou bas relief agité et crémeux, le polyptique se fait le témoin des nombreuses potentialités plastiques du lait.
© MARTIN ARGYROGLO Les Latences d’Ismail Bahri Fantômes de lait sur encre, les Latences d’Ismail Bahri apparaissent en même temps qu’elles nous échappent, dans leur fragilité et leur transparence. Pour les réaliser, et obtenir un tracé définitif, l’artiste doit patienter parfois plusieurs heures que le lait se coagule sur la plaque de verre. Leur forme, unique, dépend ce temps d’attente qui se dépose en strates sur le fond noir et devient ainsi visible, comme les cernes de l’arbre ou les stries de la pierre. Chaque Latence porte en elle sa propre mémoire, condensé de temps et d’espace, galaxie en miniature.
© Boris Achour, Un monde qui s’accroche à nos désirs, film 35 mm. Courtesy GP et N Vallois, Paris. © MARTIN ARGYROGLO Un liquide nommé désir
Dans ce très court film, Boris Achour exalte le lait en tant que liquide organique produit par le corps, sensuel et désirable. Versé dans un verre par une main invisible, le liquide déborde de son contenant tel un geyser et éclabousse la table, révélant tout à la fois son onctuosité et sa blancheur. Par ce geste simple, l’artiste nous invite à une jouissance rétinienne, à une orgie des sens qui n’est pas sans évoquer la sexualité, mais également le pouvoir de fascination des images publicitaires.
© Matthias Müller, Alpsee 06, 1994. Collection particulière et courtesy de l’artiste. © MARTIN ARGYROGLO Démesure
Le film de Matthias Müller met en scène un jeune garçon dans un environnement domestique particulièrement soigné. Omniprésent, le lait décline toutes ses symboliques, du lien à la mère aux premiers émois sexuels ; il envahit le film de sa mémoire organique et familiale d’où la figure masculine reste absente. Là encore le liquide déborde du verre censé le contenir, envahit la table et le sol bleus– éclaboussures sur un ciel pur venant rompre l’ordre établi, « dépasser la mesure ».
© David Lamelas, To Pour Milk into a Glass, 1973. Film, 8 photogrammes. © MARTIN ARGYROGLO La science de l’art
L’artiste conceptuel David Lamelas réalise une série d’expériences à partir d’un simple verre de lait visant à démontrer qu’il « n’existe aucune forme capable de contenir une information ». Ainsi, le verre joue le rôle d’un cadre, celui de la caméra ou de la raison, dont le contenu – ce qui est montré – tend à lui échapper. Les huit séquences montrent un verre tantôt vide, tantôt débordant ou brisé, laissant le liquide se répandre sur la table en une métaphore de l’impossibilité de l’artiste à maîtriser son message.
© Delphine Reist, Fleur de lait, 2006. Courtesy Fonds d’art contemporain de la Ville de Genève. © MARTIN ARGYROGLO Fleur de lait Six pompes, actionnées par six perceuses électriques vrombissantes, font passer du lait d’un bidon à un autre. La curieuse machine ne produit rien, elle se contente de faire circuler le précieux liquide, en un circuit fermé et a priori stérile. Mais sur son passage le lait gicle sur le sol et vibre, troublant sa surface. Entre sculpture, installation sonore et work in progress, l’œuvre de Delphine Reist est un concentré d’énergie créative prête à exploser.
© Roberto Verde et Géraldine Py, Twist Again, 2010. © MARTIN ARGYROGLOPana Cotta
Mus chacun par un moteur autonome, des flancs de panna cotta se trémoussent comme sur une piste de danse, chairs molles et tremblotantes dont l’agitation frénétique renvoie à la sexualité. Bientôt ramollis et fissurés, attaqués par les mouches, les desserts subiront les effets du temps, rendant visible les pouvoirs de métamorphose et de décomposition de la matière organique. Une installation à la fois drôle et morbide, dans la pure tradition du grotesque.

Symbole de maternité et d’abondance, matière sensuelle au fort pouvoir de transformation, liquide à la blancheur éclatante, le lait trouve naturellement sa place chez les artistes contemporains au même titre que d’autres matériaux organiques. Il fait aujourd’hui l’objet d’une exposition à la Maison de la vache qui rit à Lons-le-Saunier (le lieu est de circonstance !) et nous dévoile ses nombreuses possibilités plastiques. Une très bonne sélection d’œuvres et d’artistes, que l’on doit au brillant commissaire des lieux Laurent Fiévet, à découvrir ici.
Par Céline Piettre
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