
La sortie en salles de programmes courts restant un phénomène plutôt rare, la présence sur les écrans français d'une oeuvre aussi harmonieuse qu'Un monde sans femmes constitue un événement de taille. Visible depuis le 8 février et composé de deux courts métrages - Le Naufragé (24 minutes) réalisé en 2009, et Un monde sans femmes (58 minutes) réalisé en 2011 -, le diptyque de Guillaume Brac se distingue avec brio des aventureuses compilations qui voient parfois le jour au cinéma.
En s'intéressant au personnage de Sylvain, célibataire endurci qui réside dans une minuscule station balnéaire de Picardie, les deux films tissent un palpitant fil rouge et révèlent un portrait de la solitude contemporaine des plus incarnés. La chaleur féminine d'Un monde sans femmes vient ainsi s'opposer à la froideur masculine du Naufragé, mais la maladresse affective de Sylvain (génialement interprété par Vincent Macaigne) investit le cadre avec une même sensibilité discrète, qui permet à Guillaume Brac de développer un univers cinématographique très affirmé. Décrivant les destinées sentimentales de quatre personnages sur plusieurs jours, Un monde sans femmes obéit par exemple à une écriture foisonnante et millimétrée, sans que cette subtile attention aux lois du désir n'entrave l'intense respiration des paysages ni la soyeuse captation de l'atmosphère d'Ault - commune où le récit prend place.
Ce cinéma d'amours à la plage évoque évidemment les souvenirs émus d'Eric Rohmer et Jacques Rozier, références que Guillaume Brac assument entièrement. Le cinéaste parvient toutefois à revivifier le genre : Un monde sans femmes fait ainsi entendre un langage moins soutenu que dans Pauline à la plage, comme si les adultes des années 2000 avaient perdu en maîtrise des mots ce qu'ils ont gagné en névroses cachées. L'inscription des stratégies du coeur dans un contexte social plus contemporain - on parle ici d'éternels CDD et on joue à la Wii - réactualise par ailleurs la mélancolie de Du côté d'Orouët en montrant comment la timidité finit toujours par composer avec son époque, dans une douillette logique de survie. Au-delà de la peinture d'une époque, Un monde sans femmes éblouit surtout par la singularité des caractères qu'il met en scène. Le duo de vacancières formé par Patricia (Laure Calamy) et sa fille Juliette (Constance Rousseau) se présente de fait comme le plus troublant alliage féminin vu ces derniers temps dans le cinéma hexagonal. Constamment à mi-chemin entre l'ingénuité adolescente et la séduction délibérée, cette mère célibataire semble observée par sa fille avec une affection teintée de désaveu. Les moments que ces deux femmes partagent avec Syvain se trouvent alors nimbés d'une grâce souveraine, que la musique de Tom Harari recouvre d'une irrépressible tristesse.
Mais l'image la plus puissante d'Un monde sans femmes surgit lorsque Sylvain se retrouve sur les hauteurs d'Ault avec Patricia. Pétrifié par son propre désir, il prend la main de cette cible si intimidante, tel un enfant apeuré par les fantômes de "tous les ados qui se sont roulé ici des pelles" dont Patricia a parlé quelques secondes plus tôt. Incapable de savourer l'instant présent et de calibrer sa libido, Sylvain s'impose là comme un pur corps tragique, magistralement filmé par Guillaume Brac.
Damien Leblanc
Par Damien LeblancFollow @damien_leblanc