Sur un air de... Comme d'habitude / My Way Pop song et cinéma

11/07/2012 - 17h15
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Quand une chanson se retrouve utilisée par différents cinéastes et déclinée dans des drames, des comédies ou des films d'horreur, elle peut dégager des sens multiples et parer chaque séquence d'une signification bien particulière, que nous explorons dans cette série Pop songs et cinéma.

Même si les français ont inventé le cinéma, la musique pop qui y a pris ses quartiers depuis, elle, est estampillée anglo-saxonne. Une exception surnage tout de même dans le hit-parade des morceaux maintes fois utilisés : Comme d’habitude de  Claude François. Ecrite et composée par Claude François, Gilles Thibaut et Jacques Revaux, cette chanson narre le quotidien désespérant d’un homme, pour qui l’amour s’est fait la malle. Fortement autobiographique (le titre s’inspire de la rupture du chanteur yéyé et de  France Gall), Comme d’habitude ne rencontre pas un succès énorme à sa sortie en novembre 1967. Elle attire cependant l’attention de  David Bowie en 1968 qui travaille sur une adaptation anglaise mais c’est  Paul Anka qui achète les droits et rédige les paroles de ce qui deviendra My Way. Interprétée par The Voice,  Franck Sinatra, en 1969, la reprise devient un standard absolu dont  Elvis Presley,  Nina Hagen ou encore  Jay Z donneront des versions très personnelles dans les décennies suivantes. Tant est si bien qu’on finirait presque par oublier les origines françaises de Comme d’habitude qui fut composée en région parisienne, autour d’une piscine, un jour de fête.


Comme d’habitude/My Way (émission Top à Petula Clark, 25 nov 1972) :



My Punk Way


Parmi les nombreuses revisitations du titre, il en est une, inoubliable, qui voit le jour en 1979. Loin des chanteurs à voix qui déclament leur récital au Carnegie Hall, un jeune anglais turbulent,  Sid Vicious, enregistre le morceau peu après son départ du groupe punk les  Sex Pistols. En 1986, lorsqu’ Adam Cox décide de réaliser un biopic des derniers mois de la vie de Sid, il ne peut faire l’économie de cette reprise déglinguée. Dans Sid and Nancy, récit des amours tumultueuses de Sid Vicious et Nancy Spungen (une jeune toxico américaine), la chanson récolte une place de choix. Dans une séquence diégétique, Sid Vicious (Gary Oldman) entonne My Way dans un contexte très music-hall (descente d’un grand escalier) devant un parterre ultra bourgeois (on pourrait se croire à l’opéra). Mais au milieu de cette faune aristocratique, Nancy coiffée d’une couronne de barbelés, couve du regard son amoureux. Alors que son apparition dans cet environnement paraît inopinée, la séquence change de ton et s’achemine vers un gros « trip » (rappelons que les deux tourtereaux carburaient à l’héroïne). Sid, flingue en main, se met à massacrer le public, jusqu’à tirer sur Nancy, triste prémonition de la fin de la jeune femme. Au-delà de sa réussite graphique, la scène incorpore les éléments propres au mouvement punk : irrévérence, violence et mauvais goût. Tous les symboles de l’establishment sont piétinés : la religion (par l’entremise de l’ersatz de couronne d’épines christique sur la tête de Nancy la junkie), la bonne société (qui se fait dézinguer) et même le couple, valeur ô combien bourgeoise, qui vole en éclat lorsque Nancy succombe sous les balles de Sid. Un CQFD du punk en somme.


Une vie ordinaire


En 1990,  Martin Scorsese (un habitué de cette rubrique tant il a œuvré à  l’union de la pop et du cinéma) réalise Goodfellas (Les Affranchis en VF). Histoire de petits mafieux new-yorkais, le film se clôt par l’emprisonnement de Jimmy le caïd ( Robert De Niro) balancé par un de ses plus fidèles lieutenants, Henry ( Ray Liotta). Suite à son édifiant témoignage, Henry rejoint le programme de protection des témoins, loin de la Grosse Pomme. Nouvelle vie, donc. Plus normale, plus plouc aussi. Le quotidien morose a rattrapé le gangster. Rien d’étonnant alors à ce que le héros sorte en peignoir sur le perron ensoleillé de son pavillon de banlieue récupérer son journal sous l’air de My Way. Le choix de Scorsese s’est porté sur la version de Sid Vicious (et non celle de Sinatra), car son protagoniste incarne l’anti-héros absolu, homme devenu paria dans son milieu d’origine et incapable de se fondre totalement dans l’anonymat de la classe moyenne. A l’image de Sid, bouté hors des Sex Pistols mais qui n’a pas réussi à intégrer non plus le show business en solo. Un outcast reste un outcast et My Way version Vicious souligne avec intelligence cette réalité.


Sacré Duo


Les années 1990 furent prospères pour My Way. En 1996, Danny Bishop réalise Mad Dog Time, film inclassable (polar ? comédie ?) qui réunit Jeff Goldblum, Richard Dreyfuss, Helen Barkin, Gabriel Byrne, Kyle MacLachlan, Billy Idol et…Paul Anka, le créateur de My Way. Alors que le « parrain » local sort d’un stage en asile psychiatrique, ses amis, ennemis, connaissances et consorts lui préparent une petite fiesta avec en guest-star un chanteur lifté et ultra bronzé du nom de Danny Marks (Paul Anka). Alors que celui-ci entonne le morceau, un proche du parrain, campé par Gabriel Byrne, vient lui prêter main forte et l’interprétation tourne alors au règlement de compte. Transfigurant les paroles originales de Paul Anka himself, Gabriel Byrne résume en deux minutes les enjeux du film, les luttes fratricides du clan et met à jour ses propres ambitions. Il est rare qu’un standard soit interprété par son créateur dans un film, encore plus rare qu’il donne la réplique à un acteur. Cette rareté explique peut-être l’absence de l’extrait sur le net. Il ne vous reste plus qu’à mater ce drôle de film !


A deux, c’est mieux


Délaissons quelques instants l’Amérique pour revenir sur les terres qui ont vu naître la fameuse chanson. Yann Moix adapte en 2003 son roman Podium qui met en scène un sosie de Claude François, Bernard Frédéric (Benoît Poelvoorde). L’identification fonctionnant à fond, le pauvre Bernard, viré par sa femme, son patron et son fils trouve refuge dans sa salle de bain, où il barbote et pense au suicide. Mais lorsque l’ampoule se met à clignoter, Bernard y voit un signe et Claude François apparaît. Récupérant un duo entre Claude François et Petula Clark (Top à… en novembre 1972) diffusé à l’époque à la télévision, Yann Moix joue au démiurge et crée, grâce à la magie du cinéma, un tête à tête improbable entre Cloclo et Poelvoorde. Séquence gadget (elle n’apporte rien à la narration), ce faux duo transforme l’image d’époque pour la courber à la réalité du film (ou plutôt au fantasme du héros, rencontrer son idole) et offre au Belge une nouvelle occasion de cabotiner, sur l’air le plus célèbre de l’Egyptien.


Vamos a bailar


Si les hommes aiment la musique, les bêtes aussi, surtout les oiseaux ! En 2006, George Miller (Monsieur Mad Max) réalise Happy Feet, un film d’animation narrant l’enfance d’un manchot empereur, inapte au chant (une tragédie pour cette espèce) mais doué pour les claquettes. Malheureusement pour lui, ses congères étant étroits d’esprit, il est rapidement isolé. Amoureux de Gloria, il n’a d’autre choix que pousser la chansonnette pour la séduire. Aidé par Ramon, un manchot Adélie version hispanique, il se lance dans l’interprétation de Ami Manera (My Way en espagnol) en playback. Doublé par l’hilarant Robin Williams, le manchot se déhanche façon flamenco sur cette adaptation calliente. Moment drôle à souhait, cette scène d’Happy Feet dépoussière le vieux standard de Sinatra et surtout elle a le mérite de faire connaître aux plus jeunes une chanson cataloguée culte.


Au Commencement…


On va finir par croire que seuls les Belges sont aptes à incarner Claude François. Cette année, c’est au tour de Jérémie Renier de relever le défi avec Cloclo de Florent Emilio Siri. Biopic très classique et factuel, le film épluche les étapes marquantes de la vie du chanteur, autant privées qu’artistiques et Comme d’habitude y tient une place prépondérante. Siri convoque ainsi le public à un moment légendaire et habituellement hors de portée des fans : le work in progress qui transforme un air chantonné en tube international. Composé autour de la piscine au Moulin (la résidence de Claude François à Dannemois en région parisienne), le morceau prend vie sous la caméra de Siri, chaque phrase, chaque rime, déjà connues des spectateurs, trouvent le parfait agencement qu’on leur connaît. Sans doute, la composition du titre fut-elle moins évidente. Vraisemblablement des corrections, des ajouts et des suppressions ont dû jalonner la course de la chanson jusqu’à son enregistrement. Mais qui se soucie de la réalité ? De la vérité ? Le cinéma donne forme à l’imaginaire, il façonne le réel pour le mythifier. John Wayne disait dans L’Homme qui tua Liberty Valance : « Quand la légende dépasse la réalité, on publie la légende ». Siri a bien retenu la leçon.


Prochain épisode : Freebird de Lynyrd Skynyrd

Par Ursula Michel
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