
Pour cette Rétro 2011, entamée par le Top de la rédaction, nous avons décidé, comme l'an dernier, de partager quelques-unes de nos impressions cinéphiles plus intimes. A côté de leur top 10 personnel, les membres de la rédaction cinéma de Fluctuat expriment ici un sentiment, un coup de coeur ou un rejet inattendu, pour mettre un peu de piment et d'affect dans le bilan cinéma de l'année.
2011 aura pour moi été une affaire de visages. J'aurais pu vous parler ici de l'irrésistible gymnastique faciale de Reese Witherspoon chez James L.Brooks, de la Spielberg Face du Capitaine Haddock dans Tintin, ou du visage-poème d'Owen Wilson, fascinant masque de clown au nez cassé, cachant derrière sa gueule d'amour et ses yeux d'enfants éternellement étonnés une mélancolie palpable, saisie dans deux des plus merveilleuses comédies de l'année, Comment savoir et Minuit à Paris.
Mais cette année, après un beau duel à distance Tom Cruise/Léo DiCaprio en 2010, 2011 aura été dominé par le seul et unique Matt Damon. Présent dans quatre films (si l'on excepte sa voix dans Happy Feet 2), dont True Grit des frères Coen et Contagion de Steven Soderbergh, où il joue les seconds couteaux de luxe, l'acteur m'a surtout séduit dans L'agence, délicate et fabuleuse romance SF signée George Nolfi, et surtout Au-delà (Hereafter), de Clint Eastwood.
Le mélo paranormal du vieux Clint n'est pas exempt de défauts. Sirupeux, ce récit choral entremêle l'histoire de trois êtres touchés par la mort, à la manière d'un Bernard Werber sous influence Marc Lévy. C'est inégal, et un peu lourdaud, mais comme tout film de Clint Eastwood, Au-delà contient ses instants de grâce. Et comme par hasard, Matt Damon est dedans. Son personnage, d'origine modeste, est affecté d'un don de voyance qu'il essaie tant bien que mal d'étouffer, car il lui a joué des tours cruels par le passé.
Lorsqu'il fait la rencontre de Bryce Dallas Howard, dans une mémorable scène de blind-test culinaire, sa peur revient. Il ne veut pas tout savoir de cette sublime rousse, car, il ne le pressent que trop bien, l'omniscience et la transparence totale peuvent anéantir brutalement la magie qui vient de naître entre eux. Comme dans la quasi-totalité de ses rôles, Matt Damon est dépassé par son pouvoir. Il le refuse d'abord, lutte contre son double médium. Plus tard, il finira par l'accepter, en homme modeste, eastwoodien qu'il est, n'oubliant pas de retrousser ses manches pour mettre ses mains laborieuses dans le cambouis télépathique.
Car en reniant sa faculté hors-du-commun, il se condamne au mensonge éternel. Clint Eastwood filme sa scène de flirt avec Bryce Dallas Howard - l'une des plus belles de l'année - avec une évidence et une simplicité bouleversante : celle d'une parenthèse tendre et enchantée, d'un répit inespéré pour un demi-dieu fatigué. A l'abri d'un foulard, les yeux tristes et bleus de Matt Damon, extra-lucides, peuvent enfin se reposer.
Mon Top 2010 :
1. Comment savoir de James L. Brooks
2. Les Aventures de Tintin : le secret de la Licorne de Steven Spielberg
3. Habemus Papam de Nanni Moretti
4. La Piel que Habito de Pedro Almodovar
5. La Grotte des rêves perdus de Werner Herzog
6. L'Etrange affaire Angélica de Manoel de Oliveira
7. La Dernière piste de Kelly Reichardt
8. Mes meilleures amies de Paul Feig
9. Minuit à Paris de Woody Allen
10. Le Stratège de Bennett Miller
Par Eric VernayFollow @ericvernay