
Cette année, nous avons décidé de partager avec nos lecteurs nos impressions cinéphiles les plus intimes. Au lieu de vous livrer des tops 10 de films bruts, les membres de la rédaction cinéma de Flu partagent une impression, un coup de coeur ou un rejet inattendu, parfois inavouable de leur point de vue, pour remettre un peu de sincérité dans leur bilan cinéma de l'année.
J'aurais pu consacrer ce texte à leonardo dicaprio, acteur de génie qui a littéralement vampirisé le thriller mental cette année, avec Shutter Island d'abord, puis Inception, où il reprenait peu ou prou le même rôle : celui d'une intelligence solitaire confrontée à sa part malade, obsessionnelle et mortifère. Mais c'est de Tom Cruise que je veux parler, qui représente en un sens l'opposé de DiCaprio.
Là où l'éphèbe de Titanic a imposé dans les polars sophistiqués de Scorsese et Nolan un jeu tout entier porté vers la rétention et l'intériorité, laissant seulement affleurer ses démons à la surface de son visage crispé (le film se chargeant de montrer ce qu'il cache), Cruise lui, arbore un sourire permanent dans le film d'action à l'ancienne Night and Day, de James Mangold. Ses yeux envoient des éclairs un peu fous. En fait, Tom est fou, lui aussi. Et je ne veux pas ici parler de vie privée, de Scientologie ou de pétage de câble dans l'émission d'Oprah Winfrey. Non, mais finalement, contrairement aux apparences, le personnage incarné par Tom Cruise est aussi taré que DiCaprio dans son diptyque de thrillers mentaux.
Sauf que l'ex monsieur Top Gun a une façon plus physique de l'exprimer, portée vers le mouvement frénétique et l'extériorité : intenable dans Night and Day, l'acteur fait honneur à sa réputation de pile Duracell d'Hollywood, appuyée par ce montage-vidéo circulant sur Internet, mettant bout à bout les sprints de sa carrière. Night and Day, qui devait s'appeler Trouble Man au départ, aurait pu s'intituler Running Man, l'homme qui court. Tom Cruise ne s'arrête jamais, sautillant d'un building américain à un hors bord des Açores, d'un hélico espagnol à un toit de bagnole lancée à toute berzingue, avec son flingue et sa tête de dingue : regard luisant et mâchoires acérées, zébrées de sourires aussi brusques qu'imprévisibles. Que cache cet homme derrière ce besoin de vitesse permanent ? Contrairement à l'étalage de matière grise impudique d' « Inception Island », le mystère reste entier dans Night and Day, et provoque un malaise, converti en matière burlesque. Mangold a bien compris où réside la force du jeu comique de Tom Cruise - acteur à la mobilité constante, indomptable, portée vers l'avant et faisant lui-même ses cascades - et en joue en prenant le point de vue effaré de sa partenaire Cameron Diaz : moins mobile que Cruise, par conséquent toujours en retard par rapport à l'action, elle est souvent droguée par l'espion, d'où des séquences « stone » un peu dérangeantes, où les exploits de Roy s'empilent en fondus enchaînés, elliptiques, irréels.
Sans sophistication ni effets high tech, Night and Day se contente d'enregistrer le phénomène Tom Cruise dans ce qu'il a de plus insaisissable et inhumain. Là où DiCaprio ne cesse d'ajouter des rides à son front encore lisse, à travers une filmo des plus inquiètes, Cruise, lui, léger, semble rajeunir, sans perdre son pouvoir de fascination.
Mon top 2010 :
1.Oncle Boonmee (Celui qui se souvient de ses vies antérieures) 2.The Social Network 3.Kaboom4.Moon5.Toy Story 36.La Vie au ranch7.Fantastic Mr. Fox8.Mother9.Policier, Adjectif10.Les Femmes de mes amis
Eric Vernay