Qu'est-il arrivé au cinéma japonais ?

11/04/2012 - 16h38
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Qu'est-il arrivé au cinéma japonais ?
Le cinéma japonais est mal en point. Un coup d'oeil aux festivals donne le ton : toujours moins de films, ou signés par les mêmes. Alors que les 90's annonçaient du sang neuf, les 00's ont vu toutes les promesses tombées en lambeaux. Qu’est-il arrivé ? Et si ce problème culturel était aussi social et politique ? Pour la sortie d’I Wish de Kore Eda (exception à la règle), petit bilan et diagnostic en compagnie d'un expert français installé à Tokyo.
L'auteur
Jérôme Dittmar

Dans les années 60, pour certains cinéphiles parisiens, Kenji Mizoguchi était considéré comme un Dieu. L'auteur des Contes de la lune vague après la pluie brillait à l'étranger, alignant les films rares à la mise en scène réfléchie. Il comptait parmi ces cinéastes japonais participant au rayonnement international du cinéma nippon et dont les festivals, en particulier Venise, furent la terre d'accueil. C'était la grande époque d'Akira Kurosawa (Les sept samouraïs, version intégrale) ou de Mikio Naruse (Nuages flottants), des premiers films en couleur d'Ozu (Bonjour) ou du dissident Masaki Kobayashi (Hara-kiri), de la Nouvelle vague de Nagisa Oshima (Contes cruel de la jeunesse) et Kiju Yoshida (Bon à rien). Comme ailleurs, le cinéma d'auteur pousse alors sous l'impulsion d'un mouvement mondial rêvant d'enterrer les pères pour filmer la jeunesse et la modernité du monde, tandis que les anciens (Ozu, Mizoguchi) continuent d'enchainer des joyaux de classicisme jusqu'à leur dernier souffle. 

Le tourbillon des 60's

Le cinéma d'auteur, sous toutes ses formes, cohabite alors avec une industrialisation acharnée menée par les studios. A l'époque la grandeur des films ne se mesure pas seulement à l'ambition de ceux qui les signent, mais à un environnement foisonnant. C'est aussi le temps des films pop de Seijun Suzuki : Du Vagabond de Tokyo, chef d'oeuvre bariolé et jazzy, à La marque du tueur, polar avant-gardiste. Des débuts tonitruants de Godzilla et des films futuristes post Hiroshima d'Hinoshiro Honda. Le film de yakuza, qui évolue radicalement avec le style néo-réaliste tourbillonnant de Kinji Fukasaku (Le Cimetière de la morale), côtoie dans les salles les films d'époque en tous genres, du mythique Zatoichi (longue série autour d'un vagabond aveugle à la dextérité martiale puissante) aux films de sabre d'Hideo Gosha (Goyokin). L'époque est rock et le cinéma prend le relais du teen movie américain avec du film de gangs (girly) comme la série des Stray Cats. Avec la vague décomplexée des seventies, tout devient possible pour combattre une télévision qui ne cesse de gagner du terrain, pendant que les studios voient leurs revenus s'effondrer. Belle et sexy, Meiko Kaji devient alors l'inoubliable Femme scorpion, tandis que Baby Cart et Lady Snowblood installent déjà l'ampleur à venir des adaptations de manga et le génie d'un Kenji Misumi

La dernière vague

Comme Hollywood et ses studios, dans la tourmente et rachetés par des consortiums de divers acabits dans les années 70, le Japon change progressivement de physionomie avec les années 80. Après un quasi siècle ininterrompu d'un cinéma chercheur et singulier, le pays va s'affaisser. Des années 80/90 surgiront encore plusieurs génies de pointe, des auteurs visionnaires sans comparaison : l'anar expérimental Sogo Ishii, le cyberpunk Shinya Tsukamoto, le proto-philosophe Mamoru Oshii, le teenage Shunji Iwai, le rock'n roll Toshiaki Toyoda, l'angoissé Kiyoshi Kurosawa, le sociologue horrifique Hideo Nakata, le politique Masato Harada, la nombriliste Naomi Kawase ou encore le feu postmoderne Satoshi Kon. Les années 2000 pousseront ce petit monde progressivement vers une sortie sans issue. A l'exception du maitre de l'animation locale (Miyazaki) ou du plus célèbre des cinéastes japonais en activité (Kitano, alors en crise artistique), ils peineront la plupart à tourner (et pire à sortir de leurs frontières), comme si plus personne ne voulait leur donner de crédits.

Tokyo décadence

Que s'est-il passé pour qu'au tournant du millénaire le Japon soit rentré dans ce qu'Alexandre Mangin, romancier, docteur en japonais et enseignant le français à Tokyo depuis 2007, juge comme un processus de dégénérescence ? Sa réponse est tranchante : « Le Japon est en pleine décadence artistique, qui n’est que la conséquence d’une décadence civilisationnelle. Seul un retour aux choses simples (la terre, la morale du village, le bouddhisme) pourrait le revivifier. Actuellement, il se meurt de consumérisme, de marchandisation des corps, de pornographie, d’abrutissement, d’immobilisme social. La morale l’a déserté, et la seule qui lui reste tient à un principe : l’Ordre, ce dernier permettant d'entretenir le business. » Ainsi que le souligne notre expert, les grands arts traditionnels (ikebana, théâtre Nô, bunraku...) resteront, comme la littérature demeure un espace vivifiant : « Elle est peut-être le domaine en meilleure santé, avec des auteurs de tous âges, productifs et débordant d’imagination ». Mais quid du grand art du vingtième siècle ? Des facteurs multiples, à la fois anciens et contemporains, ont bouleversé la production cinématographique de l'archipel. Le pays s'est d'abord engoncé dans un cinéma autiste, peu exigeant et dont les tentatives de ruptures stylistiques sont devenues leurs propres caricatures. Le capitalisme s'est ensuite intensifié. Il est devenu obsessionnel, frileux, lisse : « la culture de masse japonaise semble être un simple business de recyclage fournissant éternellement les mêmes produits formatés, ne cherchant ni spécialement à faire réfléchir, ni à choquer. C’est l’anti-subversion par excellence. » Les mots d'Alexandre Mangin paraissent au-delà de la caricature. Hélas, ils sonnent juste.

Le drama m'a tué

Par le passé, la plupart des cinéastes avaient un regard ou bien s'inspiraient avec génie et outrance de la culture pop pour la faire avancer formellement. Désormais celle-ci continue de battre le pavé, mais sans audace. Le mauvais mélo, sans style et inspiré du drama (soaps télévisés ultra populaires dont les acteurs sont des stars), s'est fait une place au soleil aux côtés des nombreuses et souvent piteuses adaptations de mangas (Gantz, Devilman, Casshern). Rares sont les oeuvres à prendre des risques. On préfère ressortir des héros masqués (Denjin Zarborger) façon Ultraman ou empiler les films z pour otakus dans la lignée de Versus, tels que, au hasard, Revenge of Zebra Mini Skirt Police. Ainsi les mauvaises comédies côtoient les tentatives de blockbuster patriotique (Yamato). On surfe sempiternellement sur les succès du moment en s'engouffrant dans divers brèches comme celle du film de baston lycéen Crows Zéro, par le sympathique ex stakhanoviste Takashi Miike, auteur de quelques pépites comme Zebraman. Sans politique culturelle gouvernementale, livré à la seule loi d'un marché qui ne pense pas à l'exportation, largement influencé par la télévision et ses fameux « talentos », homme (ou femme) à tout faire des médias (acteur, chanteur, présentateur télé, souvent les trois à la fois), le cinéma japonais ne cherche plus l'innovation et a perdu le savoir faire que le pays conserve dans d'autres domaines comme la mode ou la cuisine.

La mauvaise éducation

Télévision, téléphone portable, jeux vidéo, l'image n'a guère plus besoin du cinéma pour capter l'attention du public japonais, en dépit d'un déluge de films bricolés avec du numérique maison pour battre Hollywood sur son terrain. Localement, le cinéma reste singulier par sa faculté à diverger des canons narratifs, mais pauvre en termes de mise en scène malgré des tentatives intéressantes d'hybridation. Comment ce pays de la suprême élégance a-t-il pu basculer dans une absence de goût en matière de cinéma, en dehors des productions Ghibli de Miyazaki ? Le problème serait-il politique et éducatif comme le souligne Alexandre Mangin ? « Ce peuple de paysans sages à la minorité guerrière est devenu un peuple de travailleurs du tertiaire et de vendeurs, exploités du lundi au vendredi et consommateurs systématiques le week-end. Tout vient de l’éducation, fixée et contrôlée par l’Etat aux ordres des grandes entreprises qui gèrent aussi bien les juku (écoles du soir) que les magasins et les productions culturelles de divertissement. » Le jugement est brut, mais le problème générationnel est autant réel que le constat déclinologue. Les jeunes auteurs sont rares et paraissent avoir tout oublié du passé. Les nouveaux venus préfèrent se référer au bordel d'un Shinya Tsukamoto (justifié en son temps) ou au morne formatage télévisuel, que définir la modernité avec les classiques, pourtant à portée de mains et s'étalant dans les vidéo clubs les mieux achalandés du monde. L'apprentissage du cinéma semble s'être perdu quand tout est visible, du plus obscur film d'auteur hongrois à une série b mexicaine, plus rien ne lui donnant aussi un sens, une colonne vertébrale. Les quelques rares auteurs tournés vers l'étranger comme Naomi Kawase ou Kiyoshi Kurosawa maintiennent à leur façon les fondations, mais personne après eux n'annonce son arrivée pour les entretenir, et les renouveler.

Immobilisme

Plus la société japonaise a succombé à la vulgarité d'un capitalisme effréné, plus il est devenu difficile de faire surgir un regard qui excède la médiasphère. « Cette civilisation de l’hyper-consumérisme est celle de la collection. On collectionne des cartes, des objets, pour le seul fait de collectionner, en dehors de toute valeur intrinsèque. La culture se résume à une consommation permanente, décérébrée, presque compulsive. » Les girls bands insipides n'ont jamais été aussi populaires (le fameux groupe AKB48 composé de 48 idols) et le secteur de l'animation, autrefois trésor national et commercial, a perdu de sa superbe : peu d'auteurs ont émergé depuis plus d'une décennie, à l'exception d'un Mamoru Hosoda (Summer Wars) ou Takeshi Koike (Redline) ;  même l'un des meilleurs mangakas actuel, Kota Kikushi, a vu son oeuvre phare, Osen, être massacrée par la télévision au point que l'auteur a déclaré préférer arrêter le manga. Un large pan de la créativité locale a été touché d'une crise dans les années 2000, y compris le jeu vidéo désormais dépassé par les studios occidentaux. A force de tout contrôler comme une entreprise, le pays a cessé de s'aventurer pour sombrer dans l'immobilisme. La jeunesse poussée toujours plus dans la frivolité d'une culture pop locale aseptisée (même le cinéma américain peine à arriver sur les écrans aujourd'hui), l'industrie cinématographique a fait les frais d'un manque de concertation, de stimulation, d'héritage et surtout de perspective. Le vieillissement du pays, avec le plus faible taux de natalité au monde, n'étant probablement pas la plus mince donnée du problème. 

I Wish

Mais le tableau n'est pas noir, plutôt gris sombre. Il reste des figures de ce cinéma escarpé, foutraque, transgenre, ayant non pas survécu mais perpétué l'esprit enragé des années 90 et du début des années 2000. Sono Sion, à la carrière inégale, incarne encore ce cinéma de synthèse anarchique avec son Love Exposure, film fleuve de 4h tentant, dans un style détraqué et souvent indigent, de chroniquer la jeunesse nippone. Un autre comme Tetsuya Nakashima connait depuis 2004 un certain succès critique en Occident avec ses variations très burtoniennes telles que Kamikaze Girls ou Paco and the Magical Book. Des films oniriques qui ont imposé un univers coloré et délirant que le cinéaste fait basculer en 2011 dans Confessions, œuvre au formalisme fou épousant le rapport aux images et à la communication de ses héros adolescents. Mais un Sono Sion, un Nakashima, un Katsuhito Ishii (Taste of Tea), ou un Hitoshi Matsumoto (petit maitre d'un cinéma burlesque et réflexif suivant la voie de Kitano), peuvent-ils rivaliser face aux anciens ou un Kiyoshi Kurosawa qui peine tant à trouver des financements qu'il est tenté par l'exil ?  Seul Hirokazu Kore Eda donne un peu de vrai soleil dans la grisaille. Auteur sensible, fin et parfois lointain hériter d'Ozu, il filme avec autant de tendresse que de lucidité son pays dans des oeuvres comme Nobody Knows ou le très beau I Wish. Son cinéma simple, précis, méticuleux, observateur, ose interroger de vrais sujets, sans autre prétention qu'une profonde attention aux autres. Malgré une carrière inégale, il est devenu un phare dans la nuit d'un cinéma japonais mal portant que l'on espère bientôt sorti d'affaire.

Par Jérôme Dittmar
COMMENTAIRES
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Super Article qui s'est avéré m'être d'une grande utilité merci !
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Anonyme | le 06/12/2013 à 23h17 | Signaler un abus
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