
Lee Chang-Dong a le chic pour sublimer l'aspect sordide du monde. Le synopsis de Poetry, qui figure en compétition officielle, peut se résumer ainsi : une vieille femme de situation modeste et atteinte d'Alzheimer doit faire face au crime commis par son petit fils, coupable d'un viol collectif sur une adolescente qui s'est ensuite suicidée. Gasp.
Comme dans ses précédents films (Peppermint Candy, Oasis, Secret Sunshine), la beauté naît du malheur. "La poésie est même dans la vaisselle sale", peut-on entendre au cours de poésie auquel se rend Mija, l'héroïne sexagénaire. Confrontée à la perte de mémoire, cette femme excentrique, "qui aime les fleurs et qui dit des choses bizarres", décide un jour de saisir le réel par les mots adéquats, au moment où elle commence à les perdre. Capter l'essence d'une pomme, quand on ne sait plus comment dire "portefeuille" : un défi.
Défi que cette "Grandmother", cousine de la magnifique "Mother" dans un monde de perfidie masculine (enfant comme adultes sont lâches et ingrats), relève courageusement, au moment où la noirceur du monde inflitre son quotidien. Si, à la différence du personnage de Bong Joon-Ho, son amour petit-filial ne s'est pas changé en névrose, Mija va néanmoins de compromettre physiquement pour obtenir l'argent nécessaire à un accord à l'amiable avec la famille de la victime.
"C'est en tombant de l'arbre que l'abricot renait", observe Mija, magistralement incarnée par la star du cinéma coréen Yun Junghee (330 films au compteur!). Ou, dit plus simplement : pour rebondir, il faut parfois toucher le fond. Cet acte politique qu'est la quête du beau dans un monde où la poésie n'est plus lue par personne, cette renaissance inespérée dans la tourmente et l'abîme, l'ex-ministre de la culture coréen Lee Chang-Dong l'exprime avec une économie de pathos assez inouïe. Gorgé d'une sérénité printanière, ce mélodrame déchirant tire sa force tranquille des courants contraires qui la parcourent subtilement, selon l'équilibre harmonieux propre aux chefs d'oeuvres.
Meilleur film vu en Compétition Officielle cette année, à hauteur du non-moins splendide Copie conforme d'Abbas Kiarostami, ce film coréen plein d'empathie pour la vie, est le parfait antidote au frénétisme morbide d'Inarritu. Contrairement à Biutiful, Poetry fait honneur à son titre.
Par Eric Vernay Follow @ericvernay
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