
C'est devenu un cliché : au classement des stéréotypes du cinéma américain, la scène de cul figure en aussi bonne place que le happy end. Pourtant, à bien regarder les films depuis une dizaine d'années, on a du mal à les trouver ces moments polissons censés réveiller les spectateurs endormis. Avec l'évolution des moeurs et la généralisation du numérique, on a un peu oublié l'intérêt de montrer des personnages en train de s'envoyer en l'air - bien qu'ironiquement Avatar s'en soit souvenu, lui. Blockbuster, films de super héros, succès pour adolescents, il est devenu difficile de titiller la libido à Hollywood dans des carcans qui ne coïncident pas ou de moins en moins. On imagine mal Harry Potter faire des trucs cochons avec sa baguette sur Hermione, ou l'inverse. Même Tony Stark, dont il faut pourtant afficher la virilité, n'a droit qu'à un bref moment suggéré au début du premier Iron Man. On comprend que les histoires de fesses n'intéressent guère la Marvel et Disney qui désormais la gouverne. Mais s'agirait-il d'une tendance qui dépasserait les limites des studios ? Et si le cinéma américain ne voulait plus de scène de cul ?
Dans les années 90, la minute où les personnages arrêtent tout pour tirer un coup, gratuitement, sans nécessité pour le récit, semblait devenue la norme. Mais c'était les années 90, on croyait encore en une certaine forme de virilité que le cinéma continuait d'entretenir ; le cinéma d'action et le thriller y recouraient d'ailleurs en permanence : Basic Instinct, Risque Maximum, Desperado, L'arme fatale 2 et 3, Point Break, Kalifornia, Sliver, Malice, Color of night et on en passe, tous mettaient la scène de cul au programme ; quand ce n'était pas même le programme du film. A l'époque, malgré l'expansion folle des k7 porno, le cinéma gardait encore une certaine aura sexuelle ; Neuf semaines et demi restera d'ailleurs longtemps l'image d'Epinal de cette relation. On n'allait pas voir un film pour si peu, mais la perspective d'observer une actrice nue ou de voir une scène dénudée pouvait suffire à mobiliser certaines troupes (Kim Basinger et Sharon Stone le savent bien). On se souvient encore de quelques spectateurs chauds comme la braise dans la queue de Baise moi (pour le coup avec de vraies scènes porno), demandant à la caissière si le film était un peu cuissard. Ou aussi plus en arrière, lors de la sortie de Noce blanche où l'on pouvait voir Vanessa Paradis nue, certains se targuaient d'avoir vu des types passer la projection la main dans le pantalon. Ce genre de situations sont désormais d'une autre époque - que le cinéma français, pourtant a priori moins complexé qu'Hollywood, n'aura pas non plus entretenues. Les actrices françaises ont moins de mal à se mettre à poil que les américaines (Ludivine Sagnier en sait quelque chose), mais elles ne font plus beaucoup rêver les foules. Comme on s'embrasse de moins en moins au cinéma, on ne vient plus mater les filles à poil. Les images sont partout. Internet répond à toutes les exigences (masculines). Le cinéma n'a plus à se battre sur ce terrain. Un mythe est tombé.
Quand Hitchcock filmait Fenêtre sur cour pour substituer le cinéma à un acte voyeuriste, il faisait évidemment fausse route (une fois n'est pas coutume). Le cinéma n'a rien de voyeur, puisque le voyeurisme suppose de voir à l'insu du regard de l'autre. Ce qui n'est le cas d'aucun film, à partir du moment où le sujet sait qu'il y a une caméra. Tant que les salles et les producteurs ont pourtant cru qu'ils avaient intérêt à maintenir cette illusion, les films continuèrent d'offrir ce passage obligé et lucratif. Lorsqu'ils ont compris que les spectateurs trouvaient leur compte dans leur coin, ils ont vite abandonné. Paradoxalement, c'est au moment où ce passage disparait vers le début des années 2000 que d'autres films, principalement des comédies, se libèrent en osant parler de cul comme jamais. Les films de Judd Apatow en feront un de leur crédo, mais aussi la nouvelle comédie romantique avec des films comme Sexe entre amis, Sex Friends ou L'abominable vérité. Seule différence, fini l'érotisme et la mise en scène des corps dans une lumière stylisée. Au contraire, quand on ne voit pas simplement rien, la scène ne sert qu'à parler de cul avec le sourire pour servir des héros décomplexés. Moins on aura vu de cul, plus on en aura parlé. Une manière sans doute de dire que le cinéma a évolué ; à moins qu'il soit devenu plus cérébral. La transition pour les anciens vendeurs d'images cochonnes n'aura toutefois pas été à perte. D'une part, la scène de cul permet de se débarrasser d'une éventuelle patate chaude qui arrange bien les acteurs (il faut aller chercher Rooney Mara dans Millenium pour trouver une actrice qui n'a peur de rien aujourd'hui). De l'autre, elle accommode les producteurs. Sans scène trop osée (on ne parle pas de l'humour scato-sperme d'un American Pie 4), les raisons d'une interdiction disparaissent encore plus vite. Ce qui tombe plutôt bien, parce que les salles ne les apprécient plus beaucoup.
C'est l'autre motif de disparition, peut-être le plus important. Avec l'expansion mondiale du multiplexe, le cinéma est rentré dans une nouvelle ère familiale. Une ère soft, aseptisée, où progressivement les films se sont eux-aussi polis, sans qu'on s'en aperçoive. Les grandes enseignes, bien connues et pratiquant désormais la politique du zéro film interdit aux moins de 16 ans, s'accommodent aisément de cette auto-censure. Les moeurs ayant évolué, il aurait fallu bien sûr aller vers des choses plus explicites que ce qu'on a connu pour que les films se voient attribuer un billet suicide. Mais ce qui est valable en France ne l'est pas forcément à l'étranger, où les législations sont parfois plus dures. Ce lissage arrange donc tout le monde. Il permet d'inonder le marché sans risque. Puisque le sexe pose toujours plus d'ennuis que la violence (on préfère montrer Saw que Shame), autant l'éliminer tant que possible. Cela ne rapportait de toute façon plus un clou. On ne s'est juste pas demandé si au passage le cinéma y perdrait quelque chose. Peut-être pas de son âme (la tendance est surtout hollywoodienne), mais ce qui a fait son histoire et participait à entretenir l'idée que les films pouvaient encore sentir le stupre dans l'obscurité.
Alors, où est passée la scène de cul ? A la télévision bien sûr, sur les chaînes câblées HBO ou FX, îlots de résistance à ce nouveau puritanisme. On est passé de l'espace public au domestique, c'est différent. Cela indique surtout que quelque chose a changé, de manière globale et profonde dans la façon de représenter le sexe à l'écran (qui comme chacun sait est une chose affreusement compliquée). La géniale série Girls de Lena Dunham, co-produite par Judd Apatow, l'a bien compris. Dans ce Sex and the City inversé (exit la pose néo Biba, le matérialisme larvé, le féminisme en toc), la jeune auteur et réalisatrice new-yorkaise suit les aventures quotidiennes, sentimentales et sexuelles d'une bande de filles d'une vingtaine d'années. A priori rien de nouveau sous le soleil du chick's movie. Sauf le ton, qui suit et radicalise celui des comédies d'Apatow. Le sexe qui émoustille les mecs c'est décidément fini. Maintenant on se parle avec honnêteté, pudeur, sans pourtant avoir peur de se mettre à poil pour se montrer tel qu'on est, la série se révélant plus crue qu'aucune autre jamais diffusée à la télévision américaine. Allant jusqu'à aborder des situations effroyablement casse gueule lorsque les personnages évoquent leurs fantasmes ou leurs complexes. Ce n'est peut-être pas une victoire du féminisme, mais cela y ressemble.
Par Jérôme DittmarFollow @JeromeDittmar