
Dans l'histoire de la musique, seuls Elvis, les Beatles, Michael Jackson ou Bob Dylan peuvent se mesurer à Madonna. Mais dans celle de la pop, au sens large ? Sa légende est grande, et pourtant tout ne lui a pas réussi. Il est un domaine qui résiste et dans lequel elle échoue toujours, malgré toutes ses bonnes volontés : le cinéma. Actrice ratée, productrice sans flair, réalisatrice brouillonne, Madonna ne serait-elle bonne qu'à chanter en playback dans des spectacles pharaoniques ? Ce n'est pas ses livres pour enfants ni sa ligne de prêt à porter qui diront le contraire. Pourtant, depuis ses débuts, avant même qu'elle ne perce dans la musique, l'apprentie reine de la scène rêvait de cinéma. Quoi de plus normal pour une créature de l'image qui n'aura cessé de jouer avec ses apparitions, que de vouloir exister sur grand écran ? Le cinéma a toujours été l'arrière-plan fantasmé de Madonna. Son ultime horizon.
Lorsque sort pourtant Recherche Susan désespérément, alors que pleuvent les premiers cartons dans les bacs, le petit film de Susan Sedeilman propulse un peu plus la star et son folklore sulfureux. Elle n'est alors qu'un objet, un look post punk, flashy, déstructuré, sexy mais néo-féministe. L'image est conforme à ce qu'elle est sur scène, et le film, même pas très bon, participe à développer sa mythologie, comme l'ont été ceux d'Elvis, que tout le monde sauf les fans ont oublié. Au début de sa carrière, sa relation avec le cinéma entretient ainsi son univers musical. Who's that girl, autre comédie périmée en deux ans et demi, devient en 1987 un prétexte à une importante tournée mondiale qui prend pour nom le titre du film. Dick Tracy et ses références rétro inspirent l'album Vogue, Madonna déclarant sa fascination pour des actrices de l'époque comme Marlène Dietrich, Carole Lombard ou Veronica Lake. Mais déjà pointent aussi ces films boulets qui émaillent sa carrière d'actrice impossible.

Shanghai Surprise n'est que la première des tâches dans la carrière tout terrain de Madonna. Cette comédie d'aventure où elle joue aux côtés de Sean Penn, son compagnon de l'époque, se fait brocarder partout. Mal fichu, pas joué, le film restera l'un de ses plus gros gadins. C'est aussi que la star, à quelques exceptions près, s'est soit mal entourée, soit a flingué le projet par son manque de talent, soit n'a jamais su avoir du nez avec le cinéma. Voire les trois. En 1993, avec le thriller Body, Madonna espère répondre à Sharon Stone et Basic Instinct. Pour quelques instants, l'actrice lui a volé la vedette des transgressions érotiques. Il lui faut donc rappeler qui est la patronne de ce fond de commerce qui aujourd'hui, la cinquantaine passée, devient tout aussi désuet que pathétique. Tourné par Uli Edel, réalisateur allemand de Christiane F (film choc des 80's), Body veut capitaliser sur l'aura sulfureuse de sa pop star mais se vautre sur sa nullité (et aussi son incapacité à être plus qu'un mauvais clone du film de Paul Verhoeven). Mimer un acte de masturbation sur scène devant 100 000 personnes peut encore choquer le bourgeois, mais quand la caméra tourne, qu'on ne voit plus qu'elle sans le show, les lumières, les danseurs, tout l'apparat madonnesque, alors le masque tombe. En terme de provoc, le cinéma en a vu d'autres.
Malgré ses échecs, Madonna s'entête à faire du cinéma. Son ambition à peine érodée, elle obtient la tête d'affiche d'Evita, adaptation du musical star de Brodway par Alan Parker. Le problème de Madonna au cinéma pourrait se résumer à ce film. Sur sa volonté de monopoliser l'image, de s'époumoner pour incarner son personnage avec plein de fausses nuances. On touche là aux limites de la star, une certaine vulgarité, la complaisance dans le décorum et la facilité. Mais le pire est à venir. Après avoir entrainé John Schlesinger (Marathon Man) dans les eaux troubles d'une comédie romantique virant au mauvais remake de Kramer contre Kramer sur Un couple presque parfait, Madonna atteint son propre seuil de tolérance avec A la dérive, film au titre symptomatique tourné par son ex époux Guy Ritchie. Four absolu, A la dérive devait servir à relancer (sinon lancer tout court) la carrière cinématographique de madame, il sera distribué presque partout en vidéo. Rien n'y fait, la star et ses ambitions de cinéma européen explosent ici en plein vol devant la nullité de tout à commencer par les dialogues qu'elle est incapable de jouer. Le film préserve sa plastique de quadra tonique, mais difficile de trouver autre chose. Il sera l'ultime témoignage d'une carrière d'actrice ratée et pleine de malentendus.
Madonna a peut-être réinventé constamment son image, en l'habillant toujours de nouveaux costumes (elle les enchainera littéralement jusqu'au Guinness Book dans Evita), mais elle ne sait pas être un personnage de premier plan. Elle est trop autoritaire pour ça, trop réfléchie. Son espace est celui de la scène. Sa figure celle des idoles transcendant les foules en public et qu'on regarde de loin. Pire, elle est peu cinégénique : l'outrance sur laquelle elle a bâti sa carrière n'a jamais vraiment fait bon ménage avec la caméra. Madonna est une figure sans subtilités. La diriger serait donc une mission quasi impossible ?

Mais Madonna n'a pas dit son dernier mot. Puisqu'elle a loupé son ultime chance avec Guy Ritchie (qui tourne ses pires films lors de leur mariage), la star décide de passer derrière la caméra pour signer ses propres films, abandonnant officiellement ses velléités d'actrice. Ainsi sort en 2008 Obscénité et vertu, qui n'aura d'obscène que le titre. Film pseudo rebelle conçu comme un grand kaléidoscope personnel, Obscénité et vertu démontre surtout que Madonna ne sait pas plus faire un film que jouer. Tout est ici techniquement largué, laid, bordélique, à l'image encore de la star croyant que la transgression s'habille en Jean Paul Gautier. C'est un peu triste, mais pas étonnant. Le film ne touche alors à peu près personne et révèle plutôt une Madonna larguée, enfermée dans un immoralisme has been. C'est aussi que la star commence à prendre de la bouteille, n'en déplaise à son jeunisme.
Malgré l'échec de son premier film, Madonna insiste avec le fraîchement démoulé W.E, produit par les frères Weinstein. Récit parallèle et brouillon d'une new-yorkaise blessée qui, trompée et humiliée par son mari, cherche des réponses dans l'histoire d'amour entre Edward VIII et sa maitresse Wallis Simpson (dans les années 30), le film cumule à peu près toutes les tares du précédent. La madonne veut filmer le désir, le sacrifice, les sentiments, une époque avec ses codes et transgressions ; elle veut montrer une quête existentielle jouant sur une double temporalité, mais elle emballe tout dans une mise en scène chichiteuse et découpée en dépit du bon sens. Avec ce nouvel essai, Madonna cherche encore à mettre des images sur son féminisme héroïque (sans les trouver), pour finir par s'embourber dans une double intrigue brumeuse et bancale. Malgré ses défauts, le film ressemble à la star. C'est un peu son seul mérite de répéter ce qu'on savait déjà : l'admiration de Madonna pour ses femmes capables de prendre le pouvoir, s'émanciper, briser les conventions aux moyens de leur corps et de leur personnalité. Reste que l'enjeu, quoique de taille, parait ici dérisoire lorsqu'il est ramené à un superficiel désir maternel dont on peine à comprendre la nécessité. Mal reçu à Venise où il est présenté en avant-première mondial, le film est vite condamné à faire le bouche trou pour les distributeurs. Une fois encore, la carrière cinématographique de Madonna est destinée à l'échec.

Mais puisqu'il est toujours plus difficile de finir sur un happy end, concluons sur une note moins fataliste. Madonna n'a probablement aucun avenir au cinéma, trente années d'expérience devraient suffire à calmer ses ardeurs. Il existe pourtant des films où actrice elle a su convaincre. En mode mineur dans Dick Tracy ou Ombre et brouillard de Woody Allen. Plus en finesse dans Une équipe hors du commun, film sur une équipe de base ball féminine dans les années 40/50. En retrait derrière Tom Hanks et Geena Davis, la star trouve le ton, simple, naturel, correspondant à cette petite fable familiale et féministe donnant du baume au coeur à l'americana. Mais son meilleur rôle, Madonna le doit au mal aimé Snake Eyes d'Abel Ferrara. En la glissant dans les souliers d'un personnage qui lui ressemble, le cinéaste new-yorkais joue avec l'image de la reine de la pop. Il se fiche de ses erreurs de jeu, les détourne, en use comme de failles servant à la patine du personnage. Madonna ne s'est jamais montrée plus fragile, émouvante, intense et investie que dans ce film réflexif. Longtemps après, l'auteur continuera de faire son éloge, de vanter les qualités des moments volés intégrés au montage final. Snake Eyes n'est pas sans défauts (une certaine hystérie des thèmes de Ferrara, sur la morale, la création, l'addiction), mais ceux-ci servent pour une fois la star, à la fois belle et vulnérable tout en étant en phase avec elle-même. Sa carrière d'actrice ne dépendait sans doute que de celui qui la regarde et la comprend.
Par Jérôme DittmarFollow @JeromeDittmar