
Le cas de Teruo Ishii est plus problématique. Petit homme très droit, aux traits fins, presque féminin, effacé et peu loquace, il n'annonce en rien la débauche de violence sadique déployée dans Femmes Criminelles (1968). Bien sûr, les réalisateurs de films violents ne sont pas forcément des satanistes pervers. Il n'en reste pas moins que ses ellipses, plutôt que ses réponses (la réserve japonaise !) lors de la rencontre ont rendu le personnage aussi mystérieux que son film. Un tour de force, puisque Femmes Criminelles est un conte tout en nuances. Basé sur de véritables châtiments qui étaient appliqués aux criminelles sous l'ère Edo, trois histoires se succèdent en complexifiant la trame de la relation de maître à esclave, jusqu'à en livrer une critique implacable. La première est une histoire classique d'inceste qui tourne mal, la seconde, plus explicitement érotique, est une histoire d'amours saphiques chez des bonzesses, de jalousie et d'abus de pouvoir. Il y point déjà un personnage de juge impliqué et corrompu, qui pervertit les règles des sévices à son avantage et pour sa jouissance personnelle. Dans le troisième, c'est carrément le chef de la police qui garde prisonnières chez lui un groupe de jeunes femmes occidentales, qu'il torture allègrement. C'est l'épisode le plus étrange, avec la présence d'un tatoueur qui veut peindre les enfers et vient pour cela observer le bourreau. Dans un univers pas si éloigné d'Edgar Allan Poe, Teruo Ishii pose ici la question du jugement et des peines qu'on peut/doit donner. « Qui sommes-nous pour juger ?» en est ainsi la très moderne morale (n'oublions pas que le film a été réalisé en 1968).Samedi 4, les surprises s'enchaînaient. A commencer par Syd et Nancy d'Alex Cox, choix de Roger Avary pour sa carte blanche. On attendait pas grand-chose de cette biographie de Syd Vicious et de sa trouble compagne Nancy, réalisée en 1986 par le peu connu Alex Cox. On savait juste que le jeune Gary Oldman interprétait la star du punk, un rôle parfait pour lui. Et la surprise fût des meilleures. En effet, Cox y trouve un parfait mélange de reconstitution hyper crédible de l'époque et de l'univers du Punk (les acteurs sont tous impressionnants, et les scènes de concerts, réellement jouées, sont proches de l'exploit), et un degré de fantastique dans la relation entre les deux amoureux maudits. Distance nécessaire et salutaire, puisque personne ne peut prétendre savoir la vérité sur cette relation tumultueuse, qui s'est terminée par la mort de Nancy du couteau de Syd, et l'overdose de Syd peu de temps après. Une distance qu'on souhaiterait à toute tentative de biographie, d'ailleurs. Comme le dit très justement Roger Avary, l'art de la bio filmée réside dans le fait de parler de soi-même et non de son sujet. C'est ce qu'Alex Cox réalise brillamment, inventant des petits épisodes dans la vie du couple, voire des scènes franchement surréalistes, qui contribuent à en faire deux amoureux comme les autres, sur leur propre planète. Sobrement mis en scènes, le film recèle même quelques instants de pure grâce, comme lorsque Syd et Nancy descendent d'un bateau où se tenait un concert punk, la nuit, sur la Tamise. Les policiers et les punks se battent sur le quai, et le couple avance tranquillement, stoned, au milieu de ce chaos qui ne les atteint pas. A cet instant plus qu'à aucun autre, on se sent au plus près d'eux, et c'est parfaitement bouleversant.Merci donc à Roger Avary pour ce choix. Par contre, nous ne féliciterons pas les membres du prix « Très Spécial », qui nous présentaient leur 20eme lauréat, Calvaire de Fabrice du Welz. Film d'horreur ultra référence, entre Massacre à la tronçonneuse et Irréversible de Gaspar Noé, du Welz enfile les scènes aux ambiances soigneusement glauques, les surprises qui font peur et tout le tralala. C'est très maîtrisé, très écrit, très efficace, mais dans le fond aussi raté que les dernières tentatives de cinéma d'horreur en France, où que le Pacte des loups, dans un autre genre. Laurent Lucas accepte avec bon coeur de subir tous les outrages, et on compatit de tout notre coeur avec lui, Jackie Berroyer campe un parfait sadique et la campagne arriérée dans laquelle se situe ce conte est filmée avec brio. Pourtant, on ne peut qu'être déçu en voyant que tout ce que ce film de « fan » retient de ses modèles est le pur effet (tel mouvement de caméra, tel effet sonore ) et rien de ce qui se cache derrière. On se demande bien ce que le parrain, Gaspard Noé, pense de ce rejeton un brin anémique et amputé. [Illustration : Femmes Criminelles (1968) de Teruo Ishii, photo DR]