
L'arme du mâle
Accessoire du mâle par excellence (rappelons que certains pays interdisent encore la conduite aux femmes non accompagnées d'un homme), la voiture a acquis sa célébrité via les films qui jouent le plus sur les codes virils : les actioners. Parmi les plus notoires et précurseurs, {Bullitt} (1968) où Steve McQueen et sa Mustang forment un tandem qui a durablement marqué les esprits. Depuis lors, un sous-genre encore plus testostéroné est apparu : le film de poursuite.
Dernier bastion phallocrate
En 1971, un jeune metteur en scène de 25 ans nommé Steven Spielberg réalise son premier téléfilm, avec comme ingrédients de base une voiture et un camion. {Duel}, reprenant le code redoutablement efficace de la course poursuite, suit une traque motorisée et impitoyable qui s'affranchit de toute justification réaliste et joue à fond sur les clichés automobiles : pied sur l'accélérateur, volant fermement agrippé, oeil rivé sur le rétroviseur. La vitesse, la brutalité des chocs, le son entêtant des moteurs, tout concourt à masculiniser le film et par voie de conséquence la voiture. Le début de Duel (une émission de radio où un homme se lamente sur ses déboires conjugaux) permet d'ailleurs de faire le point sur ses enjeux sociologiques. Les mouvements féministes gagnant du terrain et « castrant » progressivement les hommes de leur ancestrale fonction patriarcale, la voiture s'est vue investie d'une valeur nouvelle. Elle est devenue l'ultime bastion d'une force primaire qui, si elle ne s'exerce plus sur les champs de bataille devenus obsolètes, a trouvé avec la route un nouveau terrain d'expression.
Dans ma Benz
Moins réflexive et plus machiste, la version contemporaine du mâle conducteur trouve sa manifestation la plus vulgaire dans les différents volets de la franchise {Fast and Furious}. Les femmes n'y sont que des potiches bien roulées qui se pâment devant les engins boostés de mecs bodybuildés. Le 3e volume, {Tokyo Drift}, atteint même des sommets. Tous les volants sont tenus par des hommes ; quant aux femelles, moulées dans des jupes ceintures ou des nano-shorts, elles roulent des yeux (et du cul) devant des grosses cylindrées censées symboliser ce qui sommeille entre les jambes des héros. Pathétique et salement burnée, la voiture apparaît comme un joujou masculin, une excroissance bourrée d'hormones qui exclue la gent féminine.
Erotic car
Heureusement, si la bagnole incarne le pouvoir masculin, elle sait aussi se révéler sous un jour nettement plus féminin. Lieu de tous les orgasmes, elle peut devenir symbole de la libération sexuelle, fantasme pervers ou petite amie selon les regards des cinéastes qui se posent sur elle.
Etendard féministe
Quentin Tarantino, toujours enclin à offrir les rôles-titres de ses films à des femmes fortes (Uma Thurman, Pam Grier, Lucy Liu) va encore plus loin en 2007 avec {Boulevard De La Mort}. Non content d'étaler un cast ultra féminisé, il va jusqu'à centrer son récit sur le toy boy par excellence pour le transformer en artefact du sexe faible. Le bolide de Kurt Russell, piège à filles, doit faire face à une Dodge Challenger (déjà repérée dans Vanishing Point, autre film de bagnole légendaire), conduite par l'actrice/cascadeuse Zoë Bell. Quoi de plus machiste qu'une femme couchée sur le capot d'une voiture ? Rien, sauf si la donzelle s'y trouve non pour la bagatelle, mais au contraire pour utiliser son véhicule comme une arme contre la misogynie. La voiture en étendard du combat féministe, il fallait oser !
Catégorie X
Dans un genre plus pervers, david cronenberg, en adaptant le roman choc de james graham ballard, frappe un grand coup sur l'imaginaire lié aux automobiles. {Crash} met en scène des hommes (et des femmes) qui prennent leur pied en accidentant leur bagnole. De symbole phallique, la voiture passe dans la catégorie XX. Erotisme d'une main caressant une carrosserie, scandale d'une femme qui jouit incarcérée dans une gangue d'acier, perversion d'un homme en proie au désir face au spectacle du crash automobile, le film implique la bonne vieille auto dans un schéma sexuel inédit, objet d'obsession charnelle. Cette union a priori contre-nature de l'homme et de la machine résonne pourtant d'une pertinence troublante.
Mais que serait le sexe sans amour ? Sans doute guidé par cette interrogation, Stephen King (pour le livre) et John Carpenter (pour le film) donnent à voir une relation amoureuse entre un lycéen et sa Plymouth Fury dans {Christine}. Fusionnelle, cette relation suit toutes les oscillations d'une histoire d'amour classique. La drague (le remodelage de Christine face à son « amoureux »), la passion (les scènes de conduite), les gestes d'amour (les slows que Christine passe dans l'autoradio) jusqu'à la jalousie (détruire son unique rivale), toutes les étapes, savamment mises en scène par Carpenter, trouvent un écho métaphorique sur l'écran. Le trailer de 1983 joue d'ailleurs grandement sur le mimétisme femme/voiture, qu'il soit plastique ou émotionnel. Comme quoi une voiture peut éveiller des désirs érotiques au même titre que les courbes féminines.
Cahahars !
Si les voitures sont une source inépuisable d'érotisme, elles possèdent un autre atout souvent utilisé par le cinéma : leur potentiel comique.
Dans les années 1960, devenue bien de consommation courante, la voiture incarne la liberté de mouvement et l'individualisme naissant. En combinaison avec les congés payés, elle jette sur les routes des vacances des dizaines de milliers de français, comme le personnage incarné par Bourvil dans {Le corniaud} de Gérard Oury (1964). Evitant une lecture sociologique de cette transhumance moderne, le réalisateur transforme une Cadillac en véritable coffre-fort (bourré d'or, de bijoux et de drogues). Les situations rocambolesques s'accumulent comme dans la fameuse séquence du garage où posée sur un monte-charge, la voiture monte, descend, remonte, Bourvil à l'intérieur et louis de funès aux manettes. Une savoureuse utilisation de l'automobile !
Mais au jeu de la comédie, c'est vers le cinéma pour enfants qu'il faut se tourner pour rigoler un bon coup. Disney en 1968 produit {Un amour de Coccinelle} (qui verra de nombreuses suites) et marque à jamais l'imaginaire des conducteurs, petits et grands. Choupette (la coccinelle) est une voiture vivante. Elle agit de son propre chef et entraîne ses passagers dans des aventures loufoques.
Donnant encore plus corps au jeu enfantin des petites voitures, Pixar et Disney sortent en 2006 {Cars}. Bourré d'allusions cinématographiques (l'automobile se prénomme Flash McQueen), ce film d'animation met en images les rêves de tous les gosses : des petites voitures qui prennent vie, parlent et traversent des aventures endiablées. Evidemment, Disney s'est fait une spécialité d'animer des objets ou de donner la parole à des animaux, mais en tapant du côté de la bagnole, il a permis à des générations d'adultes de se replonger dans la candeur enfantine de leurs circuits automobiles. Ce voyage nostalgique, drôle et saugrenu utilise les codes classiques du film d'action motorisé (vitesse, courses poursuites, accidents) mais y incorpore une bonne dose d'humour et de clins d'oeil qui parviennent à rendre attachant un tas de ferraille.