
L'éternel enfantAvec son visage d'ange, on lui donnerait le bon Dieu sans confession. Peut-être est-ce pour cette raison que Steven Spielberg le choisit en 2002 pour incarner Frank William Abagnale Jr, le héros de {Catch me if you can}. Lycéen un poil mytho, Frank veut réussir, quitte à s'inventer des vies (avocat, médecin, pilote d'avion ). Ce désir inextinguible n'émane pas d'un égo surdimensionné mais trouve son origine dans l'admiration sans borne que le personnage voue à son père (Christopher Walken) et dans la fierté qu'il veut lui procurer. Le divorce de ses parents le conduit à chercher coûte que coûte le succès et l'argent pour leur offrir enfin le confort matériel qu'ils n'ont jamais eu et reconstruire le foyer. Le moteur narratif (et émotionnel) de Frank se résume ainsi à rabibocher ses parents, comme en rêvent les enfants lors d'une séparation. Mais on ne corrige pas les erreurs familiales. Le héros, malgré tous ses efforts, se retrouve spectateur du nouveau bonheur de sa mère lors d'une séquence de Noël, particulièrement émouvante. Derrière une fenêtre, il observe la famille reconstituée à laquelle il n'appartient plus. Cette scène résume parfaitement le dessein de Spielberg, cinéaste de la fin de l'enfance par excellence : mettre en scène un enfant qui court après l'assentiment de ses parents et s'aperçoit trop tard qu'il a grandi et que son rêve familial n'existe plus. Catch me if you can
Le sacrifice de père en filsLa même année, Martin Scorsese offre à DiCaprio un autre rôle de fils, porteur cette fois de la mémoire d'un père mort. Dans {Gangs of New-York}, l'acteur interprète Amsterdam, un garçon exilé suite à l'assassinat de son père et de retour dans son quartier. Témoin du meurtre lorsqu'il était enfant, il n'a d'autre but que de venger la mémoire paternelle. Sorte de tragédie, {Gangs of New-York} travaille le motif du destin et de son inexorabilité. Le personnage, qui cache son identité de « fils de », fomente sa revanche pour s'affranchir du poids de cet héritage. Être le fils, c'est nécessairement se comparer au père, chercher à l'égaler, à terminer sa mission vengeresse. Dans cette absence identitaire, Amsterdam n'a d'autre choix que reproduire le modèle (et conjurer le sort) pour devenir enfin un individu à part entière. Figure du fils sacrifié sur l'autel de l'idéal paternel, le personnage de DiCaprio met en lumière une autre facette des relations parent/enfant, basé sur la gestion d'un lourd héritage symbolique.Gangs of New-York
Les stigmates de l'enfanceMais le poids parental ne s'exprime jamais aussi bien qu'à travers l'éducation. A ce jeu-là, l'archétype paternel laisse la place au stéréotype féminin. En effet, les mères apparaissent comme les porteuses des peurs et des phobies qu'elles inculquent à leurs fils. Martin Scorsese avec {The Aviator} (2004) et Clint Eastwood avec {J.Edgar} aujourd'hui, convoquent ces relations mère/fils, et les implications qu'elles ont dans l'épanouissement du futur adulte. Le film de Scorsese s'ouvre d'ailleurs sur une séquence symboliquement forte où la mère d'Howard Hughes lave son jeune fils. Scène claustrophobe où elle instille les germes de la future paranoïa du personnage. Leitmotiv du métrage, ce moment hante le personnage. Incapable de rompre avec ses psychoses héritées (et ainsi devenir adulte), le personnage n'a d'autre issue que sombrer dans la folie.The Aviator
Dans J.Edgar, il est encore question d'une relation mère/fils, castratrice cette fois-ci. Mme Hoover, la mère de J.Edgar est présentée comme une femme autoritaire, qui a programmé son fils pour qu'il excelle, tout en maintenant autour de lui un terrible carcan moral. Conscient du physique juvénile de son acteur, [people_restrictif=Clint Eastwood]Eastwood[people_restrictif] alterne les époques, offrant à DiCaprio le double rôle jeunesse/vieillesse. Étrangement, plus le personnage vieillit, plus l'influence de sa mère, même décédée, plane sur lui comme une ombre. Quoi qu'on fasse, on reste éternellement le « fils de » et les années qui passent, matériellement visibles chez Eastwood (et thématique devenue omniprésente dans sa filmographie), n'y changent rien. Le visage de DiCaprio, surface sur laquelle le temps semble glisser, se prête parfaitement à cette démonstration. A vingt ans ou à soixante-dix, il incarne la figure du fils sous influence, amoureux de la figure maternelle tout autant qu'il la craint, souffrant à son contact et néanmoins inapte à la quitter.J.Edgar
Leonardo DiCaprio cristallise dans l'imaginaire des réalisateurs et dans celui du public, les facettes de la filiation. Homme-enfant, éternel adolescent, héritier, les rôles de l'acteur depuis dix ans lui offrent une partition où il excelle : celle d'un jeune homme pris dans les filets de ses origines, incarnant à merveille l'incapacité moderne à devenir adulte.