Le cinéma français sous Sarkozy : l'autre bilan

03/05/2012 - 15h29
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On ne pourra pas dire que le cinéma français, a priori plutôt à gauche, n'aura pas participé au règne présidentiel de Nicolas Sarkozy. Qu’ils en soient les symptômes ou plus rarement qu'ils attaquent sa politique, des films resteront marqués par l'empreinte de son mandat. Voici une sélection de titres qui à leur manière, font le bilan.

Sarkozy et le life style 

Le film : Les petits mouchoirs de Guillaume Canet 

Nicolas Sarkozy c'est plus qu'une famille politique, c'est une famille tout court. Des vacances East Coast en passant par Disneyland, il a plongé le président dans un quotidien de standing où tout, ou presque, de lui et ses proches sera connu. Quel meilleur film que Les petits mouchoirs pour répondre à son époque et cette présidence familiale dorée ? Beauf, nouveau riche, petit bourgeois, le film de potes de Guillaume Canet fut l'illustration presque idéale, sinon littérale, d'une France vulgaire et sarkozyste qui fait croire à la fraternité, l'amitié, l'amour (et ses petits tracas), quand elle divise en désignant les autres (ici l'homosexuel, voire l'immigré réduit à un guignol illuminé que personne n'écoute). Puis, on ne va pas se refuser des vacances entre amis au Cap Ferret, ce serait dommage.

Variante : On ne choisit pas sa famille, horrible comédie post coloniale de Christian Clavier (ami officiel du président).

Sarkozy et les médias

Le film : Cloclo de Florent Emilio Siri

Nicolas Sarkozy restera le président des médias, l'homme qui aura franchi le cap du Net, de Facebook, Twitter et du Petit journal. Il est aussi un homme de variété, forcément populaire. Quel meilleur film que Cloclo, le biopic scolaire de Claude François, pour illustrer cette figure médiatique tentaculaire ? Le film de Florent Emilio Siri ne se prive d'ailleurs pas du parallèle, puisqu'il le donne lui-même, présentant la star comme un homme d'entreprise bling bling, fier de diner à la table des plus grands patrons français. De Sarko à Cloclo il n'y a qu'un pas que le film franchit encore en présentant le chanteur comme frustré par son fantasme américain (Sinatra lui ayant voler My Way, son impossible carrière universelle). Comme Claude François, notre président est un stratège obsessionnel travaillant sans cesse sa place dans les médias, et qui, à l'image de la star toujours, n'hésite pas à se confesser sur scène.

Sarkozy et l'entreprise

Le film : La question humaine de Nicolas Klotz

Il n'y a pas de hasard. Rétrospectivement, la sortie de La question humaine tombe pic, à peine quelques mois après l'élection de Nicolas Sarkozy. Certains diront que raccrocher le film de Nicolas Klotz à la présidence du super héros de l'UMP est un peu prématuré. Il faut plutôt voir cette adaptation du livre de François Emmanuel comme une prémonition. Ou plutôt, un serpent de mer dont la tête hors de l'eau ressemblerait à celle de notre président. Jamais chef d'état français n'aura autant juxtaposé une logique comptable sur la réalité : justice, chômage, immigration, enseignement, retraite, les chiffres, rien que des chiffres, tout doit leur répondre. Cette effroyable mentalité d'épicier du réel, Sarkozy et ses amis se la prennent comme un boomerang avec les vagues de suicides en entreprise ; découlant tous ou presque d'un même état d'esprit adopté depuis des années par les écoles de management, véritables annexes de l'UMP. Le film de Klotz va lui au fond des choses en ramenant ces méthodes au nazisme. C'est peut-être un gros raccourci, mais on ne peut nier qu'une même logique comptable de l'humain les rapproche.  

Sarkozy et les jeunes

Le film : LOL de Liza Azuelos

La droite n'a jamais aimé la jeunesse, elle est trop passionnée par l'ordre et l'autorité pour ça. Mais quand des jeunes la soutiennent, vu leur coupes de cheveux toutes échappées du même moule, c'est à croire qu'on pourrait tout résumer à un problème de coiffeur. Quel meilleur film que LOL pour illustrer ce problème capillaire qui n'est autre qu'un certain reflet de la jeunesse sous Nicolas Sarkozy ? Comédie pour ados aux parents ultra friqués, le film de Liza Azuelos se veut d'abord le passage de témoin cool et informatif entre la génération de La Boum (Sophie Marceau) et celle d'aujourd'hui accro à MSN. Pour dire quoi ? Qu'au fond rien n'a vraiment changé, que tout va bien, que vous pouvez dormir tranquille, parents. Internet c'est ok, et un petit joint ne fera de mal à personne. En fait tout se résume ici aux coupes des garçons, petites impostures connectées vidant de son essence un rock qui ne dérange plus personne. Dans LOL, tout est rentré dans le rang. La bonne famille a gagné.

Sarkozy et la banlieue

Le film : Neuilly, sa mère ! de Gabriel Julien-Laferrière

Finalement, on n'a jamais beaucoup vu Nicolas Sarkozy en banlieue, et certains l'attendent encore pour le coup de karcher qu'il n'a heureusement jamais donné. Malgré ses efforts, l'ex maire de Neuilly n'a pas su se départir d'une image de nantis. Ce n'est pas pour rien, en fin de compte, que le cinéma populaire lui a répondu pour donner des nouvelles du terrain. Quel meilleur film donc pour répondre aux poncifs de notre président sur la banlieue que Neuilly sa mère ? Succès surprise de l'été 2009, le film de Gabriel Laferrière s'est offert comme un joyeux pastiche, une caricature de la France sous Sarkozy, jonglant avec ses punchlines pour les détourner : « Ma chambre tu l'aimes ou tu la quittes », balancé par un pré-ado fan de l'UMP. S'amusant des crispations identitaires, Neuilly sa mère ne vole pas très haut, mais reste un amusant film symptôme, une satire simple mais qui vise juste. 

Variante : Banlieue 13 Ultimatum de Philippe Alessandrin. Suite d'un premier épisode déjà aberrant et répondant à l'époque de Sarkozy ministre de l'intérieur, B13 U actualise sa cartographie géopolitique avec un sérieux aux semelles de plomb. Crétin mais instructif. 

Sarkozy et le terrorisme

Le film : Secret défense de Philippe Haim

Nicolas Sarkozy est un dur à cuir qui aime taper du poing sur la table et régler des comptes au cas par cas. Il n'est pas avocat de formation pour rien. Justicier, donc, notre président a affirmé (mieux que son prédécesseur Jacques Chirac) ses volontés dans la guerre contre le terrorisme. Quel meilleur film que le ronflant et exténuant Secret défense pour illustrer cette époque où Sarkozy a eu tout pouvoir ? Bombe H du cinéma d'espionnage géopolitique, le film de Philippe Haïm est un plaidoyer en faveur des actions de la droite dans son combat contre l'islamisme. Aussi grotesque par son filmage que pavé de raccourcis idéologiques (la conversion flash au terrorisme de Nicolas Duvauchelle), Secret défense fait surtout planer un racisme qui ne se dit pas mais s'affiche partout, dans un maelström d'images bordéliques bombardant un spectateur tétanisé. Avec Gérard Lanvin en gourou manipulateur et viril, c'est la cerise sur le gâteau. 

Variante : L'assaut de Julien Leclercq. L'ère sécuritaire de Sarkozy aura vu naître sur la TNT mille reportages anxiogènes auxquels répond L'assaut, campagne publicitaire king size pour le GIGN rejouant ici la prise d'otage du vol Alger Paris en 1994 par le GIA.

Sarkozy is Sarkozy

Le film : La conquête de Xavier Durringer

Nicolas Sarkozy aura été le seul président avec Georges W. Bush a avoir son biopic alors qu'il est encore en fonction. Sauf que le film d'Oliver Stone, quoique parfois similaire, s'est révélé plus passionnant que celui de Xavier Durringer. La performance honorable du casting mise à part, ce dernier s'est finalement borné à reprendre tout ce que l'on savait déjà pour le dédoubler, sans vraiment s'oser à la fiction. La comédie sarcastique est ainsi polie, ânonnant petites phrases et moments médiatiquement connus, pour laisser la place à l'autre versant, le mélo banal sur un homme blessé par une histoire d'amour déclinante (Cécilia etc.). Cette Conquête n'aura pas eu d'autre but que montrer ce gros chagrin politiquement nul. Mais peut-être que finalement ce film ressemble à Nicolas Sarkozy, en plus inoffensif.

Sarkozy et l'Histoire

Le film : La rafle de Rose Bosch

Nicolas Sarkozy est un homme sensible, dit-on. Un homme de droite qui n'a pas peur des émotions, et pas plus de faire dans la sensiblerie lorsqu'il s'agit de réveiller de grandes causes nationales ou morales, comme l'a prouvé la lettre de Guy Mocquet. Véritable petite prise d'otage visant à raffermir un devoir de mémoire historique que le gouvernement sape pourtant ailleurs (en tuant l'Histoire à l'école), cette fameuse lettre en a dit long sur ses méthodes. Quel meilleur film donc que La rafle pour illustrer ce rapport à l'Histoire la larme à l'oeil ? Maquillée à la truelle, cette vulgaire reconstitution de la rafle du Vel'd'Hiv veut impressionner, sortir l'artillerie lourde des violons qui pour une fois n'ont pas raison. Jamais la Shoah n'a été prise autant comme un prétexte émotionnel, filmé à renfort d'inadmissibles plans à la grue qui ne disent que leur volonté de spectaculaire quand le sujet est grave et lourdement symbolique. Avec La rafle, la gouvernance de Sarkozy a trouvé son film patrimonial, un gros boulet de terrorisme moral qui s'achève dans les yeux d'un nounours rassurant.

Sarkozy et l'immigration

Le film : Low Life de Nicolas Klotz

Il n'y a pas que des films symptômes malgré eux durant l'ère de Sarkozy. Quel meilleur exemple donc que Low Life pour illustrer l'âge du complot contre les sans papiers que son règne a installé ? Passé inaperçu à tort ou à raison, le dernier film de Nicolas Klotz est avant tout un remake bancal du Diable probablement de Robert Bresson. Mais il est aussi l'un des rares à traiter la question de l'immigration avec une approche onirique. En créant un film d'angoisse aux circonvolutions poétiques, l'auteur imagine une oeuvre où Jacques Tourneur (maître du fantastique hollywoodien des années 50) se draperait dans la paranoïa ambiante. Un objet où la magie noire et l'ésotérisme croisent la politique et une histoire d'amour aux perspectives existentielles. A la fois très beau et très surfait, Low Life fait basculer la réalité psychologique sous Sarkozy dans un monde anxiogène aux perspectives bouchées. 

Variante : Un été brûlant de Philippe Garrel, autre exemple d'un cinéma d'auteur prenant position (un peu maladroitement) contre la politique d'exclusion de Nicolas Sarkozy.

Sarkozy et le patrimoine

Le film : L'heure d'été d'Olivier Assayas

Grâce à Nicolas Sarkozy, l'Etat a moins taxé les droits de succession. Qui va s'en plaindre ? Certainement pas Olivier Assayas, ou tout au moins les personnages de son film L'heure d'été, chronique d'un groupe de frères et soeurs devant gérer leur maison familiale reçue en héritage. Ce n'est pas la première fois que l'auteur traite de ces problèmes de famille. Mais, ne lui en déplaise (lui qui est fasciné par les radicaux de gauche), difficile de ne pas rapprocher ce film plus que tout autre des questions obsédant une classe moyenne supérieure qui a plébiscité Sarkozy. On est même en plein dedans avec cette petite bourgeoisie préoccupée par son matérialisme. Assayas pourra bien prétendre le contraire, évoquer la mémoire, le rapport aux choses, à l'espace voire au temps, rien n'y fait, L'heure d'été restera le film sur les droits de succession de l'ère Sarkozy. 

Par Jérôme Dittmar
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