
Sous-genre star des années 80, le buddy movie est pourtant à peu près aussi vieux que le cinéma. De Laurel et Hardy à Dean Martin et Jerry Lewis en passant par {La Traversée de Paris}, {La grande vadrouille}, {L'épouvantail}, {48 heures}, {Bad Boys} ou {Rush Hour}, il revient sans cesse pour se glisser dans un autre genre. Mais qu'est-ce qu'un buddy movie ? C'est d'abord un tandem, une association d'individualités jetées au travers d'une intrigue. A priori elles n'ont rien en commun, tout les sépare, et, d'usage, les personnages se complètent. Ils font équipe avec et pour leurs différences, généralement réunis pour résoudre un seul et même problème. Autrement dit, ils font cause sinon route commune. Plutôt qu'un héros, mieux vaut donc en avoir deux. Cela permet toujours de dynamiser l'action, la varier, créer plusieurs lignes au récit, et surtout d'apporter des éléments de comédie. Qui n'a pas connu, notamment, le duo de {L'Arme fatale} : Danny Glover en bon père de famille, un peu croulant et usé, face à Mel Gibson en chien fou, éternel célibataire et dragueur ? En quatre films, tous signés du vétéran Richard Donner, la série a fait du buddy movie, ou buddy cops movie (sous-genre du sous-genre), sa formule de prédilection. Melting PotSur les traces de {48 heures} et {Miami Vice} (la série), {L'arme fatale} prenait aussi en compte l'origine de ses acteurs. C'est presque devenu un passage obligé du buddy movie : mettre en scène des combinaisons de couleurs : noir + blanc ({48 heures}, {Une Journée en enfer}, {16 Blocs}, {Men in Black}), noir + jaune ({Rush Hour}, {Karate Kid}, le remake), blanc + jaune ({Shanghai Kid}, {Karaté Kid}, l'original). Et aussi, ton sur ton : noir + noir ({Bad Boys}) ou blanc + blanc ({Tango et Cash}, {Hot Fuzz}, {La chèvre}) ; voire trans-espèces, généralement avec des chiens ({Turner et Hooch}, {Chien de flic}). Bien sûr, il ne s'agit pas que de jouer sur les nuances chromatiques du multiculturalisme, mais de marier les identités, jongler avec les personnalités de chaque comédien ou les particularités des personnages (talents, aptitudes etc.). Rien de tel pour les exposer, s'en amuser, les tourner en dérision ou faire naître la nécessité d'une complémentarité. Un duo de personnages similaires est moins passionnant que celui que tout oppose, on le sait depuis Laurel et Hardy. Mais pourquoi, en fin de compte, cette formule historique perdure ? Et surtout, qu'est-ce qu'elle raconte qui dépasserait la seule commodité d'écriture ou de mise en scène ? Car si le buddy movie est la formule idéale pour la joute verbale, les blagues à caractère identitaire ou culturel, souvent dans le feu de l'action (qui s'en trouve élargie), quel est son but inavoué ?Symbole républicainCe n'est pas un hasard que le genre ait trouvé à Hollywood son territoire de prédilection. Pas un hasard encore que ce soit en Amérique que le buddy movie ait été aussi mixte (malgré son orientation très masculine, {Thelma et Louise} faisant office de rare exception féminine). Son ambition est claire : façonner derrière les disparités des individus une universalité. Godard l'avait dit : le rêve de l'état c'est d'être un, celui de l'homme d'être deux. Un jouant du double point de vue sur les choses, le buddy movie prend ainsi, l'air de rien, une dimension politique faisant fi des frontières ou jouant des clivages. Il s'agit bien sûr et pour simplifier d'histoires d'amitié (ou de rencontres devant un évènement). Mais la fraternité n'est pas à prendre à la légère, elle représente l'un de nos symboles républicains. Pour Hollywood, sinon ailleurs, elle s'inscrit donc dans une volonté d'affirmer sa constitution démocratique ; soit vanter, encore et toujours, son modèle, avec l'idée du melting pot que le buddy movie racial aura mis sur le devant de la scène durant les 80's (décennie où les acteurs afro américains prennent enfin plus de pouvoir sur les écrans, notamment grâce à Eddie Murphy succédant à Richard Pryor). Balle au centrePolitique, le buddy movie l'est autant par des voies affirmées - afficher sciemment des individualités que tout oppose - que détournées - utiliser ces oppositions pour faire naître une idée de tolérance, créer un espace de parole et de débat. Mais alors, où se situerait-il sur l'échiquier politique ? Il ne semble pas tellement hériter de la droite, sauf quand il s'appuie malencontreusement sur certaines valeurs (conservatisme, machisme voire racisme dans Bad Boys 2) qui finalement l'excèdent, parce qu'elles ne découlent pas de lui à l'origine. On serait alors tenté de le mettre à gauche, voire l'extrême, tant sa volonté de faire coexister ensemble des êtres de natures différentes demeure son leitmotiv. Mais l'allergie américaine au communisme semble difficile à guérir, même si on sait Hollywood traditionnellement à gauche. Osons alors cette proposition : et si le buddy movie était centriste ? Comme un genre du compromis, généralement modéré, réunissant les différences de ses personnages moins pour les fondre en un seul point de vue que conserver leurs contrastes en trouvant leurs dénominateurs communs. Soit deux héros comme deux partis obligés de se réunir en ramenant la balle au centre pour communiquer : grand sujet du cinéma de John McTiernan, brillamment mis en scène dans {Une Journée en enfer} et {A la poursuite d'Octobre rouge}.UniversalismeLa quête d'altruisme du genre s'adapte bien sûr selon les cas, elle peut diverger, d'autant que les films s'inscrivent souvent dans un autre genre (policier, comédie, aventure etc.). Mais ce principe de marge, par le centre, s'illustre bien dans l'un des meilleurs buddy movie des 80's : {Double détente} de Walter Hill (alors déjà auteur de {48 heures} et plus tard sa suite). Mettant en scène James Belushi en flic de New York forcé de coopérer avec arnold Schwarzenegger en flic soviétique, le film joue à merveille de leurs antagonismes. Mieux, il se livre à une critique acide où, en dépit de la victoire d'une justice discutable, chacun en prend pour son grade. Malgré leurs différences et devant un monde dégénéré où même les pires criminels ont leurs raisons, les personnages de Hill se rencontrent sur un terrain qui n'est pas celui de l'Est ou de l'Ouest, mais quelque part au milieu (comme chez McTiernan dans {Octobre rouge}). Ils fracturent l'espace politique et culturel en s'en remettant à un principe de fraternité qui ne se veut ni de gauche ni de droite, pas plus adepte du socialisme soviétique que du capitalisme américain. Donc peut-être quelque part au centre, ouvert à différents vents, pour dire qu'il y a du bon à prendre de chaque côté. A moins qu'il s'agisse, plus simplement, de l'humain, de solidarité, éternelle ligne de mire du genre qui lui confère son ambition universaliste.