La cause gay peut-elle percer à Bollywood ?

20/04/2012 - 18h20
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L'homosexualité à Bollywood
Industrie cinématographique la plus productive du monde, Bollywood ne laisse quasiment aucune place à la représentation de l’homosexualité. En Inde, la communauté gay reste en effet fortement stigmatisée, comme nous l’explique le documentariste Nasha Gagnebin. Et si le cinéma avait son rôle à jouer dans l’évolution de la société indienne ?

Des paillettes sinon rien

Coproduit par Pink TV, le documentaire « Looking for Gay Bollywood » est diffusé pour la première fois ce vendredi 20 avril sur la chaîne française. Nasha Gagnebin y décortique la très discrète représentation de l’homosexualité au sein de la production cinématographique indienne. Offrant annuellement environ 300 films, le cinéma bollywoodien est ainsi vu dans toute l’Asie et l’Afrique et commence à percer en Amérique Latine et au Moyen-Orient. Mais les films indiens continuent selon l’aveu de Nasha Gagnebin à « faire abstraction des sujets sociaux pour vendre rêve, richesse, gloire et paillettes ».

Au sein de cette production pléthorique, un film en moyenne par an aborde le thème de l’homosexualité. Car si les grandes productions bollywoodiennes peuvent paraître gay friendly aux yeux du public européen, la perception n’est pas du tout la même en Inde, où seules les amours hétérosexuelles sont vantées par l'industrie. Il a ainsi fallu attendre 1991 pour voir un personnage secondaire gay, dans Mast Kalandar, où l’intéressé, répondant au nom de Pinkoo, se voyait furieusement stéréotypé. En 2004, la torride séquence lesbienne de Girlfriend provoqua elle un scandale et des émeutes devant plusieurs cinémas du pays, ce qui stoppa la diffusion du film plus rapidement que prévu.

Dans une industrie où même les scènes de sexe entre un homme et une femme demeurent rares, l’évolution des codes s’avère particulièrement lente. Dostana (sorti dans quelques salles en France) a cependant marqué en 2008 une étape importante. Gros succès au box-office indien, le film montrait deux hétérosexuels se faisant passer pour des gays afin de pouvoir emménager dans un loft de Miami avec une fille. Grâce à son casting composé de stars, Dostana a introduit le thème de l’homosexualité dans les discussions familiales ou entre amis, phénomène rendu possible par le fait que le récit  prenait place dans un décor étranger (la Floride) pour décentrer son propos.

Le triple comité de censure

Un cinéma plus underground et explicitement gay existe également. Mais, comme le reconnaît Nasha Gagnebin, les films en question sont majoritairement tournés en anglais et non en hindi, ce qui les destine à « des spectateurs de classes sociales supérieures, qui ont reçu une éducation académique ». Leur diffusion se fait donc essentiellement dans les grandes villes ou dans des festivals, peinant grandement à toucher l’ensemble du pays. Une des difficultés provient effectivement du comité de censure, qui se sépare en trois entités. Bien que le comité de censure pour les sorties en salles soit plutôt libéral, celui pour la diffusion en DVD s’avère nettement plus difficile à franchir. Enfin, le comité de censure pour la diffusion sur les chaînes de télévision est selon Nasha Gagnebin « quasiment impitoyable », ne laissant jamais passer les films à thématique homo.

Dépénalisation de la sodomie 

Les crispations autour du cinéma bollywoodien reflètent logiquement ce qui se produit dans la société indienne. Interdite jusque-là, la sodomie a été dépénalisée en 2009 par la Haute Cour de Delhi. Mais l’Inde étant une confédération identique aux Etats-Unis, chaque Etat possède sa propre loi et sa propre Cour suprême : si la décision de la Haute Cour de Delhi devrait théoriquement s’appliquer à tout le territoire indien, une clause dit que les Etats peuvent faire persister le droit local s’ils le souhaitent. « On se trouve dans des situations très étranges comme à Bombay, dans l’Etat du Maharashtra, où avoir des relations homosexuelles est toujours illégal mais où les policiers n’embêtent pourtant pas les homos, car ils savent très bien que les avocats vont brandir le fait que c’est légal à Delhi et que ça ferait jurisprudence », affirme Nasha Gagnebin. « On est dans système très hypocrite où on essaie de ne pas créer de polémique et où c’est légal sans être vraiment légal. Les hommes politiques sont un peu des poules mouillées, car ils attendent que le droit évolue par rapport à la justice et ne prennent aucune décision sur le sujet. » 
 
Une lente mutation

En Inde, le fait de marcher main dans la main constitue un simple signe d’amitié masculine et non pas un marqueur d’homosexualité. Nasha Gagnebin confirme que la pratique est très répandue « surtout dans les petits centres urbains et les campagnes. Dans les grandes villes, les hommes le font un peu moins, car ils sont plus exposés à une forme d’internationalisme et savent qu’ils vont être regardés d’une façon étrange, ne serait-ce que par les touristes. » Réputée homophobe, la jeunesse indienne a pourtant positivement surpris le documentariste durant le tournage. « Les interlocuteurs croisés dans des trains ou des bus me disaient souvent que le sujet du film était intéressant. » Même les personnes très religieuses ne semblaient pas choquées. « Il faut dire que la religion c’est une chose, et que l’égalité des droits en est une autre chose. Car en réalité, rien dans l’hindouisme ne condamne l’homosexualité, si on se base en tout cas sur les textes. »

Face au statisme de la classe politique, la mutation du regard de la société indienne sur l’homosexualité pourrait passer par les médias. Sur les télévisions en langue anglaise, plusieurs femmes journalistes ont ainsi pris l’habitude de militer pour l’évolution des mœurs. « Dans les débats télé, le journaliste peut par exemple dire à un politicien de se taire et il peut lui couper le micro. Avec cette confrontation directe du journaliste au politique, avec l’information libre, avec l’accès à Internet et à la pornographie, l’Inde, qui représente la seule vraie démocratie de la région, va lentement s’ouvrir. »

Le rôle central des acteurs

Quand on lui demande à quoi ressemblerait le film idéal capable de changer considérablement la perception de l’homosexualité en Inde, Nasha Gagnebin imagine une fiction qui devra obligatoirement se tourner en langue hindi, pour être vue par une majorité de personnes. Il faudrait « un film politique qui éliminerait d’office tous les personnages stéréotypés et efféminés à vocation comique, mais en se démarquant de la fin tragique du Milk de Gus Van Sant. Un petit centre urbain serait le lieu idéal pour développer ces thématiques. » Pour qu’un tel film rencontre le succès en salles, il lui serait nécessaire d’avoir des acteurs connus pour interpréter les rôles. Sur le front des comédiens, les mentalités sont d’ailleurs en train d’évoluer légèrement. « En janvier 2012, au moment de la Gay Pride, Hrithik Roshan, qui est une énorme star à Bollywood, a pris position en disant que l’homosexualité n’était pas une maladie, et que ça n’avait pas à être stigmatisé ou pénalisé. Ce n’est que le 2ème ou 3ème acteur à prendre position sur le sujet et ça lui a valu quelques ennuis. » Dans l’histoire de Bollywood, un seul acteur a fait son coming-out, alors même que les rumeurs de promotion canapé au sein de l’industrie cinématographique vont bon train. 

Les comédiens accordent en effet un soin méticuleux au choix de leurs rôles dans un pays où le cinéma jouit d’un statut de véritable religion. Nasha Gagnebin confirme que les Indiens vénèrent leurs acteurs comme de véritables Dieux et leur consacrent des temples. Face à un pouvoir politique qui doit gérer avec une plus grande urgence les graves problèmes d’éducation, de pauvreté ou d’accès à l’eau potable auquel se trouve confronté un pays d’1,2 milliard d’habitants, l’évolution de la cause homosexuelle a donc beaucoup à gagner de la mutation de l’expression cinématographique, ce « bien culturel consommé sans modération par des centaines de millions d’Indiens ». En 2012, trois films seront ainsi consacrés au sujet de l’homosexualité, ce qui marque déjà une forme de progression.

 Looking for Gay Bollywood sera rediffusé sur Pink TV le 7 mai à  22h10, 19 mai à 22h et le 30 mai à 22h30.
 Bande-annonce :

 
Par Damien Leblanc
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